Arbre le plus gros diamètre du monde, ce que ce géant nous apprend sur les forêts anciennes

Arbre le plus gros diamètre du monde, ce que ce géant nous apprend sur les forêts anciennes

Si vous deviez entourer un arbre en vous donnant la main avec d’autres personnes, combien faudrait-il de voisins pour faire le tour complet du tronc ? Pour l’Arbol del Tule, au Mexique, il faut plus de 30 adultes bras tendus pour fermer le cercle. Cet arbre détient le record du plus gros diamètre de tronc au monde. Mais au-delà du chiffre impressionnant, ce géant est une porte d’entrée idéale pour comprendre ce que sont les forêts anciennes, à quoi elles servent réellement, et pourquoi leur disparition est un problème bien plus concret qu’il n’y paraît.

Qui est ce géant au plus gros diamètre du monde ?

L’arbre qui détient le record du plus gros diamètre de tronc vivant est l’Arbol del Tule, un Taxodium mucronatum (cyprès de Montezuma), situé à Santa María del Tule, dans l’État d’Oaxaca au Mexique.

Les mesures varient selon les sources, mais les ordres de grandeur sont stables :

  • Circumférence du tronc (à 1,5 m du sol) : environ 42 m (mesures municipales, 2005–2010).
  • Diamètre moyen du tronc : autour de 14 m (42 m ÷ π, en simplifiant).
  • Hauteur : environ 35 à 40 m (relativement « modeste » par rapport aux grands séquoias).
  • Âge estimé : entre 1 500 et 3 000 ans (les estimations varient, car le tronc est trop irrégulier pour un carottage simple).

On parle donc d’un arbre aussi large qu’un petit immeuble est haut. Fait intéressant : ce n’est pas l’arbre le plus haut (les séquoias de Californie le dépassent nettement), ni celui dont le volume de bois est le plus important (record détenu par certains séquoias géants), mais il reste la référence mondiale pour le diamètre du tronc.

Pourquoi un tronc si large ? Le cyprès de Montezuma pousse dans une zone où l’eau a longtemps été abondante (proximité de sources et d’anciens marécages). L’apport régulier en eau, combiné à un climat favorable et à une absence relative de perturbations majeures (incendies intenses, coupes massives), a permis à cet arbre de croître lentement, mais sans véritable interruption, pendant des siècles.

L’Arbol del Tule n’est pas, à proprement parler, un « arbre de forêt vierge » comme on l’imagine en Amazonie. Il est aujourd’hui dans un village, près d’une église, entouré d’infrastructures humaines. Pourtant, il partage un point commun central avec les forêts anciennes : il est le produit d’un temps long, très long. Et c’est ce temps que nous avons du mal à intégrer dans nos décisions modernes.

Un arbre millénaire, un laboratoire du temps long

Un arbre qui vit plus de 1 000 ans devient, en quelque sorte, un enregistreur de l’histoire environnementale. Pour les chercheurs, les vieux arbres comme l’Arbol del Tule ou les séquoias géants sont des archives vivantes.

On peut y lire :

  • Les variations climatiques : la largeur des cernes de croissance reflète les années plus sèches ou plus humides (dendrochronologie).
  • Les épisodes de stress : traces d’incendies, d’attaques de parasites, de tempêtes.
  • Les changements de qualité de l’air : certains polluants atmosphériques ou isotopes (carbone 13, carbone 14) enregistrent l’empreinte de l’activité humaine.

Dans une étude publiée dans Science en 2014, des chercheurs ont montré que les grands arbres, même très âgés, continuent de stocker du carbone à un rythme souvent supérieur à celui des jeunes arbres. Autrement dit, un grand vieux arbre ne « se contente » pas de survivre, il travaille encore activement pour le climat.

Les forêts anciennes sont remplies de ces individus très âgés, qui cumulent deux fonctions :

  • Archives biologiques et climatiques.
  • Pompes à carbone toujours actives.

La question est donc simple : si un seul arbre comme l’Arbol del Tule est déjà une archive précieuse, qu’en est-il d’une forêt entière composée de milliers d’individus de ce type, de classes d’âge variées, plus tout le réseau invisible de sols, champignons, microfaune ?

Ce que ce géant nous dit sur les forêts anciennes

La présence d’arbres géants, particulièrement gros ou particulièrement vieux, est l’un des indicateurs forts d’un écosystème forestier peu perturbé. On parle souvent de « forêts anciennes » ou d’« forêts primaires ». Les définitions varient selon les pays, mais on retrouve plusieurs caractéristiques communes, souvent rappelées par la FAO et par l’IPBES (Plateforme scientifique et politique sur la biodiversité) :

  • Présence d’arbres de toutes classes d’âge, y compris des très vieux individus.
  • Forte quantité de bois mort (au sol et sur pied) – souvent perçu comme « sale » mais essentiel à la biodiversité.
  • Sol peu ou pas remanié par des activités humaines (labours, drainage intensif, plantations en rangs serrés).
  • Régénération naturelle (les arbres se ressèment eux-mêmes, sans replantation systématique).

Un arbre comme l’Arbol del Tule nous rappelle une chose que les inventaires forestiers confirment : les géants forestiers sont devenus rares. En Europe, par exemple, les forêts dites « primaires » ou « en état proche de la nature » ne représentent qu’une fraction minime de la surface forestière totale (souvent moins de 3 %, selon les estimations du Centre commun de recherche de la Commission européenne).

Pourtant, ces vieilles forêts ont des fonctions écologiques que les jeunes plantations ne compensent pas facilement :

  • Stockage de carbone à long terme : la biomasse aérienne et souterraine est beaucoup plus élevée, et le sol riche en matière organique peut stocker du carbone pendant des siècles.
  • Réservoirs de biodiversité : espèces spécialistes du bois mort, des vieux troncs creux, des micro-habitats que seule la lenteur du temps permet de créer.
  • Stabilité du microclimat : canopée dense, humidité élevée, températures plus stables, ce qui offre des refuges face aux vagues de chaleur.

Les géants comme l’Arbol del Tule sont ainsi des indicateurs visibles de ce qui, dans les forêts anciennes, est souvent invisible à l’œil nu : une complexité structurelle et temporelle que l’on ne reconstruit pas en quelques décennies.

Ancien ne veut pas dire intouchable : la question de la gestion

On pourrait être tenté de penser qu’il suffit de « laisser tranquille » les forêts anciennes pour les protéger. La réalité est plus nuancée. Les études de l’IPCC (GIEC) et divers scénarios de gestion forestière montrent que plusieurs stratégies coexistent, parfois en tension les unes avec les autres.

Trois grandes approches se dégagent :

  • Protection stricte : aucun prélèvement de bois, limitation forte des activités humaines, objectif principal : conservation de la biodiversité et des stocks de carbone à long terme.
  • Gestion durable avec récolte modérée : coupes sélectives, maintien des vieux arbres clés, reboisement naturel ou assisté, objectif : combiner production de bois et services écosystémiques.
  • Plantations productives (souvent monocultures) : rotation courte, sélection d’espèces à croissance rapide, objectif principal : produire du bois ou de la biomasse en quantité.

Les arbres géants comme l’Arbol del Tule illustrent un point souvent sous-estimé : certains individus ont une valeur écologique irremplaçable. Remplacer un vieux chêne ou un vieux cyprès par dix jeunes arbres n’est pas neutre : le bilan carbone, la biodiversité abritée, la structure du sol, la résistance aux sécheresses ne sont pas équivalents.

Cela ne signifie pas que toute exploitation forestière est incompatible avec la protection du climat ou de la biodiversité. Mais cela implique au minimum :

  • d’identifier les arbres « remarquables » (par leur taille, leur âge, leur rôle pour certaines espèces) ;
  • de les protéger en priorité ;
  • de ne pas raisonner uniquement en volume de bois, mais en fonction écologique.

Dans plusieurs pays, la notion « d’arbre remarquable » existe déjà dans les documents d’urbanisme ou les plans de gestion forestière. Mais la mise en œuvre reste très variable, et ces arbres ne bénéficient pas toujours d’une protection effective sur le terrain.

Forêts anciennes, climat et risques : que disent les données ?

Sur la question du climat, les vieux arbres et les forêts anciennes se retrouvent au cœur d’un débat récurrent : vaut-il mieux conserver les forêts existantes, ou les exploiter pour produire du bois (qui remplace des matériaux plus émetteurs) et laisser repousser de jeunes arbres plus « dynamiques  » ?

Les synthèses du GIEC et de la FAO convergent sur plusieurs points solides :

  • À l’échelle globale, préserver les forêts existantes, en particulier les forêts anciennes, est l’une des mesures les plus efficaces et immédiates pour le climat.
  • La déforestation et la dégradation forestière représentent environ 10 à 15 % des émissions mondiales de CO₂ (selon les années et les inventaires).
  • Les jeunes forêts peuvent avoir un taux de croissance rapide, mais elles partent de très bas : elles mettent des décennies à reconstituer les stocks de carbone perdus lors de la coupe d’une forêt ancienne.

À cela s’ajoute une dimension de risque. Les forêts anciennes, par leur structure complexe, sont souvent plus résistantes à certains aléas (sécheresses, maladies, canicules), même si elles ne sont pas invulnérables. Leur destruction accélère parfois la vulnérabilité des territoires :

  • érosion accrue des sols ;
  • crues plus brutales (moins de capacité de rétention de l’eau) ;
  • perte de zones tampons thermiques autour des villes.

L’Arbol del Tule, planté au milieu d’un village, continue de réguler la température locale et l’humidité de l’air dans son environnement immédiat. À l’échelle d’une forêt ancienne entière, ces services se multiplient et deviennent un élément important de l’adaptation au changement climatique.

Idées reçues autour des vieux arbres et des forêts anciennes

Ces géants alimentent de nombreuses idées reçues. Quelques-unes méritent d’être clarifiées.

« Un vieux arbre ne sert plus à rien, il est au bout de sa vie. »
Les études montrent l’inverse pour beaucoup d’espèces : la croissance en biomasse peut se maintenir, voire augmenter, chez les grands individus. Ils restent des puits de carbone, et leur tronc, leurs cavités, leur bois mort offrent des habitats uniques.

« Couper une vieille forêt et replanter, c’est neutre pour le climat. »
Non, ou seulement sur des horizons temporels très longs (plusieurs décennies à un siècle), et en supposant que la nouvelle forêt n’est pas à nouveau dégradée. Pendant tout ce temps, l’atmosphère « voit » une augmentation de CO₂. Or, pour limiter le réchauffement à 1,5–2 °C, les prochaines décennies sont décisives.

« Les forêts plantées compensent la perte des forêts anciennes. »
Les plantations peuvent jouer un rôle utile (production de bois, restauration de sols dégradés, augmentation temporaire du stock de carbone). Mais, en termes de biodiversité, de résilience écologique et de services écosystémiques, une plantation monospécifique jeune n’est pas équivalente à une forêt ancienne diversifiée.

Que peut-on faire à l’échelle des citoyens ?

La protection des vieux arbres et des forêts anciennes semble, à première vue, lointaine des gestes du quotidien. Pourtant, plusieurs leviers très concrets existent.

1. Réduire la pression sur les forêts via notre consommation

  • Limiter le gaspillage de papier et de carton : en Europe, une part importante du bois est destinée à la pâte à papier et aux emballages. Moins de déchets, c’est moins de pression en amont.
  • Privilégier le bois certifié (FSC, PEFC) en demandant des précisions au vendeur : origine, type de gestion, mélange de bois tropicaux ou non.
  • Réduire la consommation de produits liés à la déforestation importée (certains produits à base d’huile de palme, soja pour l’alimentation animale, bœuf issu de zones récemment déforestées), en s’appuyant sur les labels existants ou les guides d’ONG.

2. Se mobiliser localement pour les arbres remarquables

  • Identifier les arbres remarquables de votre commune (parcs, bocages, vieux alignements) et vérifier s’ils sont protégés dans les documents d’urbanisme (PLU, par exemple).
  • Participer aux consultations publiques sur les projets urbains ou routiers qui impliquent des abattages. Demander des inventaires préalables et des mesures d’évitement, pas seulement de « compensation » par plantation de jeunes arbres.
  • Soutenir les initiatives de science participative (inventaires d’arbres, suivis de biodiversité), qui aident à documenter la valeur écologique des vieux arbres.

3. Relier la protection des forêts à d’autres enjeux du quotidien

Les forêts anciennes ne sont pas qu’un sujet de biodiversité ou de climat abstrait. Elles sont liées à :

  • la qualité de l’eau (zones de captage protégées par des massifs forestiers) ;
  • la prévention des risques naturels (glissements de terrain, crues) ;
  • le tourisme et les loisirs de nature (économie locale).

Intégrer ces dimensions dans les discussions locales (plans climat, schémas d’aménagement, projets touristiques) permet de défendre la conservation des vieux massifs non pas comme une « lubie écologiste », mais comme un choix rationnel à long terme.

Et à l’échelle des collectivités et des entreprises ?

Les leviers d’action sont plus structurants, mais aussi plus sensibles, car ils touchent aux politiques publiques et aux modèles économiques.

Pour les collectivités :

  • Cartographier les forêts anciennes et les arbres remarquables sur leur territoire, en lien avec les services de l’État et les associations naturalistes.
  • Intégrer ces zones dans les documents d’urbanisme comme espaces à préserver, avec des niveaux de protection adaptés (interdiction de défrichement, limitation des infrastructures nouvelles).
  • Mettre en place des plans de gestion différenciée dans les parcs urbains, en acceptant plus de bois mort et de vieillissement naturel pour une partie des arbres.

Pour les entreprises (notamment celles qui utilisent du bois, des dérivés du papier ou qui compensent leurs émissions) :

  • Vérifier que les politiques d’« achats responsables » ne se limitent pas à des certificats génériques, mais incluent des critères spécifiques sur la non-conversion de forêts anciennes.
  • Éviter les opérations de « compensation carbone » qui reposent sur la coupe de forêts matures pour planter ailleurs. La compensation par la forêt ne doit pas se faire au détriment des écosystèmes les plus riches et les plus anciens.
  • Financer, via des mécénats ou des partenariats, des projets de protection stricte de forêts anciennes plutôt que seulement des plantations rapides à vocation de communication.

Ce que nous apprend vraiment l’arbre au plus gros diamètre du monde

Si l’on résume, l’Arbol del Tule n’est pas seulement un record de diamètre qui impressionne les touristes. Il est un rappel tangible de plusieurs réalités scientifiques et politiques.

  • Ce que l’on sait :
    • Les arbres très vieux et très grands jouent un rôle majeur dans le stockage du carbone et la biodiversité.
    • Les forêts anciennes rendent des services que les jeunes plantations ne reproduisent pas rapidement (ni totalement).
    • Une fois détruites, ces forêts mettent des siècles à retrouver leur complexité initiale, quand cela est encore possible.
  • Ce qui reste incertain :
    • La capacité exacte des forêts anciennes à résister aux chocs climatiques futurs (sécheresses extrêmes, incendies plus fréquents).
    • La meilleure combinaison entre protection stricte et gestion active pour optimiser à la fois climat, biodiversité et besoins en bois.
  • Ce que chacun peut faire, à son échelle :
    • Réduire sa demande en produits forestiers et exiger de la transparence sur leur origine.
    • Se mobiliser pour les arbres remarquables et les vieux massifs près de chez soi.
    • Soutenir, en tant que citoyen, consommateur ou professionnel, les politiques qui privilégient la préservation des forêts anciennes plutôt que leur conversion en plantations rapides.

En regardant le tronc massif de l’Arbol del Tule, on observe en réalité une chose simple : ce que le temps long sait fabriquer, nos décisions rapides peuvent le détruire. Mais l’inverse est aussi vrai : protéger ces géants et les forêts anciennes qui leur ressemblent, c’est miser sur des alliés puissants pour stabiliser le climat, préserver la biodiversité et rendre nos territoires un peu plus résilients face aux chocs à venir.