Environnementpedia

Collapsologie definition, origines du concept et débats autour de l’idée d’effondrement

Collapsologie definition, origines du concept et débats autour de l’idée d’effondrement

Collapsologie definition, origines du concept et débats autour de l’idée d’effondrement

Et si, au lieu de changer d’ampoule pour faire « un geste pour la planète », on se demandait carrément si notre civilisation industrielle peut continuer sur sa trajectoire actuelle encore longtemps ? C’est exactement ce que fait la collapsologie : elle ne parle pas de « petits gestes », mais d’effondrement possible de nos sociétés.

Le terme est devenu très présent dans les médias, les débats militants, parfois dans les conversations de famille. Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Est-ce un concept scientifique solide, une vision catastrophiste, un outil politique, ou un mélange de tout cela ?

Dans cet article, on va décortiquer la notion de collapsologie, ses origines, les arguments qui la sous-tendent et les critiques qu’elle suscite, pour mieux comprendre ce qu’elle nous dit (ou pas) de l’avenir de nos sociétés.

Que signifie réellement le terme « collapsologie » ?

Le mot « collapsologie » vient de l’anglais « collapse », qui signifie effondrement. Il a été popularisé en France à partir de 2015 avec notamment le livre Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Les auteurs la définissent comme :

« l’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur des travaux scientifiques ».

Quelques précisions importantes :

  • Effondrement ne veut pas dire « fin du monde », mais dégradation rapide et irréversible des systèmes qui maintiennent nos sociétés : économie, institutions, alimentation, énergie, santé, etc.
  • Il s’agit d’un effondrement systémique : plusieurs crises qui interagissent entre elles (climat, énergie, biodiversité, finance, politique).
  • La collapsologie se veut transdisciplinaire : elle puise dans l’écologie scientifique, la climatologie, l’économie, l’histoire, la psychologie, la sociologie, etc.
  • Autrement dit, ce n’est pas une science officielle (il n’existe pas de « doctorat en collapsologie »), mais une démarche d’analyse globale de la vulnérabilité de notre civilisation face aux limites planétaires.

    D’où vient l’idée d’effondrement de civilisation ?

    La collapsologie n’est pas née de nulle part. Elle s’inscrit dans une longue histoire d’études sur la chute des sociétés humaines.

    On peut distinguer trois grands héritages.

    1. Les études historiques des civilisations disparues

  • Jared Diamond, dans son livre Effondrement (2005), analyse des sociétés comme les Mayas, l’île de Pâques ou les Vikings du Groenland.
  • Il montre que des combinaisons de facteurs peuvent mener à la chute : dégradation environnementale, changements climatiques locaux, conflits, rigidité des élites, dépendance à un modèle économique fragile.
  • Joseph Tainter, anthropologue, parle de « complexité croissante » : plus une société est complexe, plus elle a besoin d’énergie et de ressources pour se maintenir, ce qui peut la rendre vulnérable quand les ressources se raréfient.
  • Ces travaux ne prédisent pas l’avenir, mais ils montrent que des sociétés puissantes peuvent s’effondrer plus vite qu’on ne l’imagine lorsque des seuils sont franchis.

    2. Les limites de la croissance et les modèles globaux

    Dans les années 1970, le Club de Rome commande une étude à une équipe du MIT. Résultat : le rapport Limits to Growth (1972), souvent appelé « Rapport Meadows ».

  • Les chercheurs modélisent les trajectoires possibles du système mondial en fonction de plusieurs variables : population, production industrielle, ressources, pollution, alimentation.
  • Dans le scénario « business as usual », le modèle prédit un déclin brutal de la production et de la population au cours du XXIe siècle, lié à la combinaison de la pollution et de la raréfaction des ressources.
  • Plusieurs analyses récentes (par exemple Turner, 2014) montrent que les tendances observées depuis 50 ans sont assez proches de ce scénario de base.
  • Ces modèles sont simplifiés et contestés, mais ils ont introduit une idée clé : une croissance infinie n’est pas possible dans un monde fini.

    3. Les alertes scientifiques contemporaines

    Depuis 30 ans, les grands rapports scientifiques internationaux accumulent les signaux d’alerte :

  • Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) montre que, sans forte réduction des émissions de gaz à effet de serre, nous allons vers un réchauffement bien supérieur à 2 °C, avec des risques accrus de perturbations majeures (sécheresses, canicules, inondations, impacts sur l’agriculture, etc.).
  • L’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité) estime qu’environ 1 million d’espèces sont menacées d’extinction, avec des conséquences directes sur les services écosystémiques : pollinisation, régulation du climat, cycle de l’eau.
  • Le cadre des limites planétaires (Rockström et al., Steffen et al.) identifie neuf grands processus biophysiques (climat, cycle de l’azote, biodiversité, océans, etc.) nécessaires à la stabilité de la Terre. Plusieurs de ces limites sont déjà dépassées.
  • La collapsologie s’appuie largement sur ces travaux pour argumenter que notre système global est en train de s’approcher de zones d’instabilité.

    Sur quoi reposent les scénarios d’effondrement ?

    Dans la littérature collapsologue, l’effondrement de nos sociétés industrielles n’est pas décrit comme un seul événement brutal et identique partout, mais comme un processus progressif, inégal, souvent déjà commencé dans certaines régions.

    Trois grands types de vulnérabilités reviennent régulièrement.

    1. La dépendance aux énergies fossiles

  • Environ 80 % de l’énergie primaire mondiale provient encore du pétrole, du gaz et du charbon.
  • Notre système alimentaire, les transports, l’industrie, le numérique, tout dépend de ces sources concentrées et bon marché.
  • Les collapsologues soulignent le double verrou : réchauffement climatique si on continue à en brûler, choc économique et social si l’on en sort trop tard et trop vite.
  • Ils insistent aussi sur la notion de taux de retour énergétique (EROI) : plus il faut d’énergie pour extraire une unité d’énergie, plus le système devient fragile.

    2. La fragilité des chaînes d’approvisionnement mondialisées

  • Quelques jours de blocage d’un port, d’un canal ou d’une grande usine peuvent désorganiser des chaînes entières : on l’a vu avec le COVID-19 ou l’incident du canal de Suez en 2021.
  • Dans certains pays, les grandes villes disposent de quelques jours seulement de stocks alimentaires dans les supermarchés.
  • Les collapsologues soulignent que des chocs combinés (climatiques, financiers, géopolitiques) pourraient dépasser la capacité d’adaptation de ces systèmes logistiques.
  • 3. Les interactions entre crises écologiques, économiques et politiques

    Un des points centraux de la pensée collapsologique est la dimension systémique :

  • Une sécheresse majeure peut faire chuter les rendements agricoles.
  • Cela peut entraîner hausse des prix, tensions sociales, migrations forcées.
  • Ce qui alimente l’instabilité politique, la défiance institutionnelle, parfois les conflits.
  • Et rend plus difficile la mise en place de politiques climatiques ou sociales ambitieuses.
  • Ce type de spirale a déjà été observé localement (par exemple dans certaines analyses des printemps arabes), mais il reste difficile à modéliser à l’échelle mondiale.

    Collapsologie : quelles critiques et quels débats ?

    La collapsologie ne fait pas consensus, ni chez les scientifiques, ni chez les acteurs de terrain. Plusieurs grandes lignes de critiques se dessinent.

    1. Une démarche insuffisamment scientifique ?

    De nombreux chercheurs reconnaissent la pertinence de poser la question des effondrements possibles, mais pointent plusieurs limites :

  • Les scénarios collapsologues sont souvent qualitatifs, peu modélisés, et mélangent études robustes et hypothèses plus spéculatives.
  • Les sources citées sont parfois sélectives : forte mise en avant des travaux alarmants, moins de place pour ceux qui montrent des capacités d’adaptation (innovation, politiques publiques, transitions en cours).
  • La collapsologie ne distingue pas toujours clairement ce qui relève de l’analyse et ce qui relève du récit politique ou philosophique.
  • En résumé, elle est vue par certains comme un cadre narratif utile pour penser les risques extrêmes, mais pas comme une discipline scientifique au sens strict.

    2. Un risque de prophétie auto-réalisatrice ou de paralysie ?

    Parler d’effondrement peut avoir des effets psychologiques ambivalents :

  • Pour certains, cela crée un sentiment d’urgence et motive des changements de vie, de consommation, d’engagement.
  • Pour d’autres, cela nourrit l’éco-anxiété, un sentiment d’impuissance, voire une forme de retrait social ou politique (« de toute façon, tout va s’effondrer »).
  • Des psychologues pointent le risque d’un discours qui ferme les imaginaires : si le seul futur envisagé est celui de la catastrophe, il devient plus difficile de concevoir et de construire des transitions positives.

    3. Un biais occidental et une vision homogène du monde

    Autre critique fréquente : la collapsologie s’intéresse surtout à « notre » civilisation industrielle, en particulier occidentale. Or :

  • De nombreuses populations vivent déjà des situations d’effondrement partiel (conflits, famines, effondrement d’États, catastrophes climatiques récurrentes).
  • La vulnérabilité aux chocs est très inégale : certains territoires, certaines classes sociales sont beaucoup plus exposés que d’autres.
  • Parler d’« effondrement global » peut invisibiliser ces inégalités, alors qu’elles sont centrales pour penser les réponses.
  • Certains chercheurs en sciences sociales critiquent aussi une tendance à « naturaliser » des phénomènes sociaux et politiques (inégalités, corruption, conflits) en les ramenant quasi exclusivement à des facteurs écologiques.

    4. Effondrement ou transition ?

    Enfin, un débat existe entre deux visions :

  • Les collapsologues qui estiment qu’un effondrement majeur est désormais inévitable, et qu’il faut surtout travailler à en adoucir les conséquences.
  • D’autres chercheurs ou militants qui défendent qu’il est encore possible d’éviter les pires scénarios via des politiques fortes : sobriété énergétique, transition agroécologique, justice sociale, investissements massifs dans les renouvelables et l’efficacité énergétique.
  • Les rapports du GIEC sont clairs sur ce point : le réchauffement futur dépend très fortement des décisions prises dans les prochaines décennies. Le fatalisme n’est pas une conclusion scientifique.

    Ce qui est solidement établi… et ce qui l’est moins

    Pour démêler ce que la collapsologie dit, il est utile de distinguer trois niveaux :

    1. Les faits robustement documentés

  • Le changement climatique d’origine humaine est sans ambiguïté, avec des conséquences déjà mesurables (hausse des températures, fonte des glaces, événements extrêmes plus fréquents).
  • La perte de biodiversité est massive et rapide, avec des impacts sur la sécurité alimentaire, la santé humaine, la stabilité des écosystèmes.
  • Les sociétés industrielles sont très dépendantes d’énergies fossiles, de métaux critiques et de chaînes logistiques longues et complexes.
  • Les inégalités sociales et la fragilisation de certains États augmentent la vulnérabilité de millions de personnes aux chocs climatiques et économiques.
  • Sur ces points, le consensus scientifique est large.

    2. Les risques plausibles mais difficiles à quantifier

  • Des effets en cascade (climat → agriculture → économie → stabilité politique) sont plausibles, mais leur ampleur et leur calendrier sont très incertains.
  • Des points de bascule dans le système climatique (perte irréversible de certaines calottes glaciaires, déstabilisation de courants océaniques) sont identifiés, mais il est difficile de savoir quand ils pourraient être franchis.
  • La combinaison simultanée de plusieurs crises (sanitaire, climatique, financière, géopolitique) augmente les risques systémiques, mais les modèles pour les anticiper restent incomplets.
  • C’est dans cette zone d’incertitude que la collapsologie formule ses scénarios les plus sombres.

    3. Les éléments spéculatifs ou très dépendants des choix humains

  • La date d’un éventuel effondrement global (années 2030 ? 2050 ? 2100 ?) n’a aucun fondement scientifique solide : ce sont des extrapolations ou des éléments de récit.
  • La forme que prendrait un effondrement (brutal, lent, régional, global, sélectif) dépendra fortement de facteurs politiques, technologiques, culturels, impossibles à prédire précisément.
  • La capacité d’adaptation des sociétés (changements de mode de vie, innovations, solidarités, politiques publiques) est largement ouverte : c’est là que se jouent les marges de manœuvre.
  • Autrement dit, la trajectoire future n’est ni écrite, ni complètement arbitraire : elle se joue dans la tension entre contraintes biophysiques et décisions collectives.

    Que faire de la collapsologie quand on est citoyen, élu ou entreprise ?

    Faut-il lire des livres de collapsologie et se préparer à vivre en autarcie, ou au contraire les ignorer pour « rester positif » ? Entre les deux, il existe des voies plus nuancées.

    1. Utiliser la collapsologie comme un outil de prise de conscience

  • Les récits d’effondrement peuvent aider à sortir du déni sur la profondeur des crises écologiques et sociales.
  • Ils invitent à penser en systèmes : voir les liens entre énergie, alimentation, climat, économie, santé.
  • Ils posent des questions utiles : que se passe-t-il si tel service essentiel (eau, électricité, logistique) est fortement perturbé ? Sommes-nous résilients ?
  • Dans cette optique, la collapsologie peut être un point de départ pour concevoir des politiques de résilience locale, des plans de continuité d’activité, des stratégies d’adaptation.

    2. Éviter deux pièges : le déni et le fatalisme

    Pour avancer, il est utile d’éviter deux extrêmes :

  • Le déni doux : minimiser les risques (« on trouvera bien une technologie », « c’est exagéré ») malgré les alertes massives des scientifiques.
  • Le fatalisme : tout est joué, donc rien ne sert d’agir.
  • Entre ces deux, une posture plus exigeante consiste à :

  • Reconnaître les risques systémiques réels.
  • Identifier ce qui est encore maîtrisable : politiques énergétiques, aménagement du territoire, modes de consommation, organisation économique, protection sociale.
  • Investir dans des actions robustes : utiles dans plusieurs scénarios, qu’ils soient « modérément dégradés » ou très perturbés.
  • 3. Des pistes d’action concrètes à différentes échelles

    À l’échelle des citoyens :

  • Réduire la dépendance personnelle à certains systèmes fragiles : par exemple en diversifiant les modes de déplacement (moins tout-voiture), en améliorant l’isolation de son logement, en s’orientant vers une alimentation plus végétale et locale.
  • Participer à des initiatives collectives : circuits courts, coopératives d’énergie, jardins partagés, associations de protection de l’environnement, actions de plaidoyer.
  • Se former et s’informer avec un regard critique : distinguer les études scientifiques des récits purement émotionnels.
  • À l’échelle des collectivités :

  • Travailler sérieusement sur la résilience des territoires : sécurisation de l’eau potable, plans canicule et inondation, diversification des approvisionnements alimentaires, développement des transports collectifs.
  • Intégrer les scénarios climatiques et de risques dans l’urbanisme, l’habitat, la gestion des sols.
  • Soutenir les acteurs économiques locaux dans la transition : aides à la sobriété énergétique, à la relocalisation de certaines productions essentielles.
  • À l’échelle des entreprises :

  • Analyser les dépendances critiques : énergie, matières premières, chaînes de sous-traitance, données numériques.
  • Mettre en place des stratégies de réduction d’impact (émissions, ressources, pollutions) et de continuité d’activité en cas de chocs.
  • Éviter le « greenwashing catastrophiste » : utiliser les récits de crise pour vendre sans transformer réellement les modèles d’affaires.
  • En résumé : à quoi sert (vraiment) la collapsologie ?

    La collapsologie n’est pas une boule de cristal. Elle ne dit pas avec certitude ce qui va arriver, ni quand. En revanche, elle met l’accent sur trois points que les données scientifiques confirment largement :

  • Nos sociétés sont profondément dépendantes de systèmes écologiques et énergétiques qui montrent des signes de dépassement de limites.
  • Les crises du XXIe siècle seront probablement interconnectées : écologique, économique, sociale, politique.
  • Les choix faits aujourd’hui en matière d’énergie, d’urbanisme, d’agriculture, de justice sociale peuvent atténuer ou amplifier ces crises.
  • Face à cela, chacun peut se situer différemment sur l’échelle « effondrement inévitable » ↔ « transition encore possible ». Mais dans les deux cas, les leviers d’action convergent souvent : sobriété, résilience, justice, coopération.

    Plutôt que de se demander si les collapsologues ont « raison » ou « tort » dans l’absolu, une autre question, plus opérationnelle, peut guider nos décisions : si l’on prend au sérieux les risques qu’ils mettent en lumière, quelles actions restent utiles, quel que soit le scénario futur exact ?

    C’est peut-être là, plus que dans les prédictions, que la collapsologie trouve sa fonction : rappeler que l’inertie a un coût, et que ne rien changer est, en soi, un choix à très haut risque.

    Quitter la version mobile