Comment fabrique-t-on du verre de la silice au recyclage des bouteilles et vitrages

Comment fabrique-t-on du verre de la silice au recyclage des bouteilles et vitrages

À chaque fois que vous déposez une bouteille en verre dans le conteneur de tri, vous participez à une industrie très énergivore… mais aussi l’une des plus performantes en matière de recyclage. Comment passe-t-on d’un sable riche en silice à une vitre de fenêtre ou à une bouteille, puis à un nouveau verre recyclé ? Et surtout, où se situent vraiment les impacts environnementaux ?

De quoi est vraiment fait le verre ?

Le verre n’est pas un matériau « naturel » au sens strict. C’est un matériau artificiel, obtenu par fusion de plusieurs matières premières minérales. La base est simple :

  • environ 70 % de silice (SiO₂), issue de sables siliceux,
  • environ 15 % de carbonate de sodium (Na₂CO₃), appelé « fondant » car il abaisse la température de fusion,
  • environ 10 % de carbonate de calcium (CaCO₃), pour stabiliser le verre et le rendre moins soluble,
  • des additifs (oxydes métalliques, colorants, agents affinants) en petites quantités.

La silice pure fond autour de 1 700 °C. En ajoutant le carbonate de sodium et le calcaire, l’industrie ramène la température de fusion typique des mélanges autour de 1 400–1 550 °C. Cela reste très élevé, et c’est là que se cache une grande partie de l’empreinte carbone du verre.

Selon les données de la Fédération européenne du verre d’emballage (FEVE), la fabrication d’une tonne de verre vierge émet globalement entre 0,6 et 0,8 tonne de CO₂, en fonction du mix énergétique des fours et du taux de matières recyclées incorporées. Deux grandes sources d’émissions se cumulent :

  • la combustion du gaz ou du fioul pour chauffer les fours,
  • la décarbonatation des carbonates (sodium et calcium) qui libèrent du CO₂ lors de la fusion.

Autrement dit, moins on utilise de matières premières vierges riches en carbonates, plus on peut réduire les émissions. C’est là que le verre recyclé, le calcin, devient stratégique.

De la silice au vitrage : les grandes étapes de fabrication

Derrière une bouteille de jus de fruits se cache une chaîne industrielle très normée. En simplifiant, on distingue quatre grandes étapes.

1. Préparation du « batch »

Les matières premières (sable, carbonate de sodium, calcaire, additifs, calcin recyclé) sont pesées puis mélangées de façon très précise. La moindre variation de composition peut changer la viscosité, la couleur ou la résistance du verre.

2. Fusion dans le four verrier

Le mélange est introduit en continu dans un four à environ 1 500 °C. Dans ce four se produisent plusieurs phénomènes successifs :

  • déshydratation et dégazage des matières,
  • décomposition des carbonates avec dégagement de CO₂,
  • fusion des grains de silice et formation d’un liquide homogène,
  • affinage : on élimine les bulles de gaz résiduelles.

Un four de verrerie tourne en continu 24 h/24, souvent pendant 10 à 15 ans. L’arrêt et le redémarrage seraient trop coûteux et risqueraient de fissurer la structure réfractaire.

3. Formage des produits

Le verre en fusion est ensuite façonné selon le produit souhaité :

  • Bouteilles et pots : le verre liquide est découpé en « gouttes » de volume contrôlé, introduites dans des moules où de l’air comprimé forme la paroi (procédés de soufflage-soufflage ou pressé-soufflé).
  • Vitrages « float » : le verre est versé en ruban sur un bain d’étain fondu. Il « flotte » et s’étale de manière uniforme. On obtient une planéité très élevée pour les vitrages de bâtiments ou automobiles.
  • Laine de verre : le verre fondu est étiré et fibré pour produire un matériau isolant.

4. Recuisson et traitements

Le verre est refroidi de manière contrôlée dans un four de recuisson (le « léhr ») pour éliminer les tensions internes. Divers traitements peuvent suivre : trempe thermique pour les vitrages de sécurité, dépôts de couches pour les vitrages à faible émissivité, décoration ou coloration pour les emballages.

À ce stade, le verre est prêt à être utilisé… puis jeté, réemployé ou recyclé.

Impacts environnementaux de la production de verre

Comparer le verre à d’autres matériaux de conditionnement est un exercice délicat. Selon l’ADEME et plusieurs analyses de cycle de vie (ACV) :

  • le verre est lourd : une bouteille en verre de 75 cL pèse souvent 350 à 500 g, contre 25–30 g pour une bouteille plastique PET de 1 L ;
  • les émissions de CO₂ à la tonne de matériau sont parfois plus faibles que celles de l’aluminium, mais le poids par unité de boisson conditionnée change fortement la comparaison ;
  • à l’inverse, le verre est très stable chimiquement et ne relargue pas de microplastiques ou d’additifs organiques dans l’environnement.

Les principaux postes d’impact pour le verre sont donc :

  • l’énergie nécessaire à la fusion,
  • le transport des bouteilles (lourd et volumineux),
  • l’extraction des matières premières (carrières de sable et de calcaire).

C’est ici que deux leviers majeurs entrent en jeu : l’allègement des emballages et le recyclage. Réduire le poids moyen d’une bouteille de 20 % permet mécaniquement de moins consommer de verre, donc d’énergie, puis de carburant lors du transport. Et chaque pourcentage de verre recyclé ajouté dans le four réduit la consommation de matières premières vierges.

Pourquoi le calcin change tout

Le calcin est le terme industriel pour désigner le verre d’emballage trié, nettoyé et broyé, prêt à être réintroduit dans un four verrier.

Contrairement aux matières premières vierges, le calcin est déjà un verre : il n’y a plus de carbonates à décomposer. Cela offre trois avantages principaux :

  • moins d’énergie : fondre du calcin demande moins de chaleur que de refondre un mélange sable + carbonates ;
  • moins de CO₂ process : moins de décarbonatation, donc moins d’émissions « chimique » liées aux carbonates ;
  • moins de carrières : on limite l’extraction de sable et de calcaire.

La FEVE estime qu’une augmentation de 10 % du taux de calcin incorporé permet de réduire la consommation d’énergie d’environ 2–3 % et les émissions directes de CO₂ de 5 %. Dans certains fours d’emballage vert, on atteint aujourd’hui jusqu’à 90–95 % de calcin dans la composition, proche du « tout recyclé ».

En Europe, selon les dernières données disponibles, le taux de recyclage du verre d’emballage dépasse 75 % en moyenne, avec des pays à plus de 90 %. La France se situe dans cet ordre de grandeur, mais avec des disparités locales importantes : certaines collectivités récupèrent plus de 90 % du verre mis sur le marché, d’autres restent autour de 60–65 %.

Du bac de tri au four verrier : le parcours d’une bouteille

Que se passe-t-il entre le moment où vous jetez votre bouteille dans le conteneur et sa renaissance sous forme de nouveau pot de confiture ?

1. La collecte

Le verre est collecté principalement via :

  • les bornes d’apport volontaire (colonnes vertes, points d’apport dans les villes et villages),
  • dans certaines collectivités, la collecte en porte-à-porte avec un bac dédié.

Les camions amènent ensuite ce verre brut vers un centre de traitement spécialisé.

2. Le tri et le nettoyage

Dans le centre de traitement, le mélange contient : des bouteilles, des bocaux, mais aussi des capsules, des bouchons, des morceaux de céramique, des cailloux, parfois des plastiques ou des métaux. Toutes ces impuretés doivent être éliminées. Pourquoi ?

  • la céramique et la porcelaine ne fondent pas comme le verre dans le four ;
  • certains métaux peuvent endommager l’équipement ou altérer la couleur du verre ;
  • les plastiques génèrent des fumées et des résidus carbonés indésirables.

Les centres de traitement utilisent une combinaison de technologies : criblage par taille, aspiration, tri optique, aimants, séparateurs à courant de Foucault, etc. Le résultat est un verre propre, trié par couleur dans certains cas, puis broyé en morceaux de quelques millimètres : le calcin.

3. Le retour au four

Le calcin est ensuite vendu aux verriers, qui l’incorporent dans leur mélange de matières premières. L’objectif est d’en utiliser le plus possible, sans dégrader la couleur ou la qualité du verre final.

Contrairement au recyclage du plastique, qui est souvent dit « downcyclé » (le matériau perd en qualité à chaque cycle), le verre peut être recyclé en boucle fermée : une bouteille devient une autre bouteille, un bocal redevient un bocal. En pratique, il existe néanmoins des pertes.

Les limites et idées reçues sur le verre recyclé

On entend souvent que le verre est « 100 % recyclable à l’infini ». Sur le plan théorique, la structure chimique du verre permet effectivement un recyclage multiple sans perte majeure de propriétés. Mais sur le terrain, plusieurs limites apparaissent.

1. Des pertes à chaque étape

Selon les rapports techniques de filière, à chaque cycle, une partie du verre est perdue :

  • brisures très fines (fines) difficilement récupérables,
  • verre souillé ou mélangé à des matériaux non recyclables,
  • verre qui finit dans les ordures résiduelles au lieu du bac de tri.

Ces pertes sont parfois valorisées en sous-couche routière ou en remblai, mais alors on sort de la boucle « bouteille vers bouteille ».

2. La question des couleurs

Le verre incolore (blanc) nécessite une composition très pure, avec le moins d’oxydes métalliques possible. Or, une petite quantité de verre vert ou brun mélangée peut suffire à altérer la teinte. C’est pourquoi :

  • le verre vert peut intégrer des mélanges de couleurs variées (blanc, brun, vert) ;
  • à l’inverse, produire du verre blanc demande un tri de couleur plus strict.

Cela explique que certaines collectivités demandent de trier le verre par couleur, alors que d’autres collectent tout ensemble. Dans ce second cas, une plus grande part finit en verre coloré.

3. Le transport lourd du verre

Autre débat récurrent : le verre est lourd, donc son transport émet du CO₂. Il faut transporter des bouteilles pleines (du producteur à la distribution), puis vides (du consommateur au point de collecte), puis encore vers les centres de traitement et enfin vers les verreries. Une étude de l’ADEME sur les emballages montre que :

  • pour des circuits très longs, un emballage léger (plastique, canette alu) peut avoir un avantage en transport,
  • pour des circuits locaux et/ou avec réemploi, le verre peut devenir très compétitif.

Résultat : la performance environnementale du verre ne se résume pas au seul taux de recyclage, mais dépend aussi des distances logistiques, de la densité des points de collecte et des taux de remplissage des camions.

4. Verre recyclable vs réemploi des bouteilles

Enfin, une confusion fréquente consiste à assimiler « recyclable » et « réemployable ». Recycler une bouteille signifie la refondre, ce qui demande à nouveau beaucoup d’énergie. La réutiliser telle quelle (consigne avec lavage et remise en circulation) peut réduire fortement l’impact carbone, à condition :

  • que la bouteille soit conçue pour supporter plusieurs cycles (verre plus épais),
  • que les distances de retour vers l’embouteilleur restent raisonnables,
  • que le lavage soit bien optimisé (eau, détergents, énergie).

Plusieurs études montrent qu’au-delà de 10 à 20 rotations, la bouteille réemployable en verre devient souvent plus avantageuse que le verre à usage unique recyclé, surtout dans des systèmes régionaux (bières locales, boissons consignées, restauration collective).

Que peut-on faire à chaque échelle ?

La fabrication du verre est une industrie lourde. Pour autant, les marges de progrès ne concernent pas seulement les verriers. Trois niveaux d’action se complètent.

À l’échelle des citoyens

  • Mettre 100 % du verre dans les bons bacs, même les bocaux, pots, flacons (sans les couvercles métalliques ni la porcelaine).
  • Éviter les erreurs de tri : la vaisselle, le pyrex, la céramique, les miroirs ne vont pas dans le bac à verre, car ils fondent différemment ou contiennent d’autres additifs.
  • Privilégier les emballages en verre réemployables quand ils existent localement (consigne en magasin, bouteilles de bières ou de jus retournables).
  • Limiter les contenants surdimensionnés (bouteilles très lourdes, « premium »), surtout pour un usage unique.

À l’échelle des collectivités

  • Densifier les points d’apport volontaire pour réduire la distance à parcourir à pied ou en voiture.
  • Optimiser les tournées de collecte pour limiter les kilomètres parcourus à vide et les surcapacités.
  • Informer clairement sur les consignes de tri locales (verre accepté, non accepté, tri par couleur ou non).
  • Soutenir des systèmes de réemploi régionaux (laveries de bouteilles, plateformes logistiques) lorsque c’est pertinent.

À l’échelle des entreprises et de la filière

  • Alléger les emballages, tant que cela ne fragilise pas excessivement le verre (casse durant le transport).
  • Augmenter le taux de calcin dans les fours, en travaillant avec les centres de tri pour améliorer la qualité du verre collecté.
  • Électrifier progressivement les fours ou recourir à des combustibles bas-carbone lorsque le mix électrique est favorable.
  • Développer des modèles économiques de réemploi robustes, avec une logistique pensée dès la conception de la bouteille.

Ce qu’il faut retenir

La fabrication du verre, de la silice au recyclage, illustre assez bien la complexité des choix environnementaux quotidiens. Plusieurs points clés émergent.

  • Le verre est un matériau très énergivore à produire : fusion à plus de 1 400 °C, émissions de CO₂ liées à la combustion et à la décarbonatation des carbonates.
  • Le recyclage par calcin est un levier majeur : il réduit la consommation d’énergie, les émissions de CO₂ et l’extraction de matières premières. Les taux de recyclage du verre d’emballage sont parmi les plus élevés de tous les matériaux.
  • Le recyclage n’est pas parfait : pertes de matière, mélange des couleurs, erreurs de tri et usages hors boucle bouteille-bouteille limitent la « recyclabilité à l’infini » dans la pratique.
  • Le poids et le transport comptent beaucoup : des bouteilles plus légères, des circuits plus courts et des logistiques optimisées sont essentiels pour réduire l’empreinte globale.
  • Le réemploi peut dépasser le recyclage sur le plan environnemental, à condition d’avoir des boucles locales, un nombre suffisant de rotations et des infrastructures adaptées.
  • À notre niveau, le geste le plus efficace reste simple : trier tout le verre, correctement, et favoriser, lorsque c’est possible, des emballages en verre conçus pour durer et être réutilisés.

La prochaine fois que vous déposerez une bouteille dans le conteneur, vous aurez donc en tête tout ce qui se joue derrière : un cycle à haute température, coûteux en énergie, mais capable, s’il est bien organisé, de transformer un déchet en ressource presque indéfiniment.