Comment les mégafeux transforment durablement les écosystèmes forestiers et menacent la résilience de nos forêts

Comment les mégafeux transforment durablement les écosystèmes forestiers et menacent la résilience de nos forêts

Une fumée dense qui recouvre une ville entière à des centaines de kilomètres, un ciel orange en pleine journée, des milliers de personnes évacuées, des forêts parties en quelques heures… Si vous avez eu l’impression ces dernières années que les feux de forêt « ne sont plus comme avant », vous n’êtes pas seul. Les scientifiques ont même un mot pour ces incendies hors norme : les mégafeux.

Ces mégafeux ne se contentent pas de brûler des arbres. Ils reconfigurent durablement les sols, la biodiversité, le climat local et, à terme, la capacité même des forêts à se régénérer. Autrement dit, ils menacent directement la résilience de nos écosystèmes forestiers.

Qu’appelle-t-on un « mégafeu » ?

Le terme n’a pas de définition unique dans toutes les publications scientifiques, mais on parle généralement de mégafeu lorsqu’un incendie :

  • dépasse 10 000 hectares brûlés (certains travaux fixent la barre à 5 000 ha, d’autres à 100 000 ha),
  • présente un comportement extrême : propagation très rapide, flammes très hautes, développement de « tempêtes de feu » ou de nuages pyrocumulonimbus,
  • est incontrôlable pendant plusieurs jours, malgré des moyens de lutte importants.

Les grands incendies existent depuis toujours dans l’histoire des forêts. La nouveauté, documentée par de nombreuses études (par exemple dans les rapports du GIEC 2022 et de la FAO 2020), c’est leur fréquence, leur intensité et leur extension géographique.

En 2023, les feux de forêt au Canada ont brûlé environ 18 millions d’hectares, un record historique, soit plus de deux fois la moyenne des années 1980-2010. En Europe, l’Observatoire européen des feux de forêt (EFFIS) montre que la surface brûlée sur les dernières années dépasse régulièrement les moyennes des décennies précédentes, notamment en Méditerranée.

Ce qui change, ce n’est pas seulement la quantité de forêt qui brûle, c’est la nature même des incendies, et donc leurs effets sur les écosystèmes.

Des feux plus fréquents, plus intenses, plus longs

Pourquoi ces mégafeux deviennent-ils plus probables ? Trois facteurs se combinent :

  • Le climat : le réchauffement augmente la fréquence et l’intensité des vagues de chaleur, des sécheresses et des épisodes de vents forts. Un rapport conjoint GIEC/OMM souligne que, dans de nombreuses régions, la « saison des feux » s’est allongée de plusieurs semaines depuis les années 1970.
  • La disponibilité de combustible : forêts denses, sous-bois encombrés, accumulation de bois mort, plantations monospécifiques (ex. résineux très inflammables) créent un « carburant » continu pour le feu.
  • Les usages humains : urbanisation en lisière de forêt (zones d’interface habitat-forêt), pratiques agricoles, infrastructures électriques, fréquentation touristique… En Europe, plus de 90 % des départs de feu sont d’origine humaine (accidentelle ou volontaire).

Le climat crée la fenêtre de danger (chaleur + sécheresse + vent). Le paysage forestier fournit le combustible. Les activités humaines déclenchent l’étincelle. Les mégafeux sont donc le résultat d’un système, pas seulement d’une « fatalité climatique ».

Quand l’écosystème bascule : de la régénération à la rupture

Les feux ne sont pas tous négatifs. De nombreux écosystèmes forestiers sont adaptés au feu : c’est le cas de certaines pinèdes méditerranéennes, des savanes arborées, ou encore de forêts boréales. Un feu de faible à moyenne intensité peut :

  • éliminer le sous-bois trop dense,
  • libérer des nutriments dans le sol,
  • stimuler la germination de certaines espèces (cônes sérotineux, graines qui s’ouvrent à la chaleur),
  • limiter les maladies et les parasites.

Le problème, c’est quand le régime de feu change d’échelle. Un mégafeu, par sa puissance et sa durée, franchit plusieurs seuils critiques :

  • Sols : des températures très élevées peuvent brûler l’horizon organique (la couche riche en matière organique) et stériliser une partie du sol. La capacité du sol à retenir l’eau diminue, les micro-organismes sont détruits.
  • Banque de graines : la couche superficielle du sol sert souvent de « réserve de graines ». Si elle est détruite, la régénération naturelle est beaucoup plus lente, voire impossible pour certaines espèces.
  • Structure du paysage : si de grandes surfaces contiguës brûlent (plusieurs dizaines de milliers d’hectares), il y a moins de zones refuges non brûlées, d’où la biodiversité peut recoloniser les zones touchées.
  • Hydrologie : la perte de couverture végétale augmente le ruissellement, l’érosion et parfois les glissements de terrain, surtout sur pentes. Cela modifie le régime des cours d’eau en aval.

Une étude publiée dans Science (Bowman et al., 2020) montre que, dans plusieurs régions, les mégafeux sont associés à des changements durables de végétation : les forêts ne retrouvent pas leur composition initiale même 10 à 20 ans après, et certaines basculent vers des landes ou des formations arbustives bien plus inflammables.

On passe alors d’un cycle « feu – régénération – forêt » à un cycle « feu – dégradation – nouveau régime de végétation », parfois autoentretenu.

Biodiversité forestière : qui disparaît, qui s’installe ?

Une forêt touchée par un mégafeu n’est pas un « désert de vie ». Mais la diversité des espèces et la structure des communautés changent profondément.

Dans les premiers mois :

  • Les espèces incapables de fuir (larves du sol, petits mammifères, certains oiseaux nicheurs) sont fortement impactées.
  • On observe un pic de mortalité chez les arbres adultes, surtout les espèces peu résistantes à la chaleur (écorce fine, houppier bas).
  • Les espèces opportunistes (graines légères dispersées par le vent, herbacées pionnières) colonisent rapidement le terrain nu.

Sur plusieurs années, les études montrent des dynamiques plus contrastées :

  • Certaines espèces d’oiseaux et d’insectes associés aux bois morts ou aux milieux ouverts prolifèrent dans les premières années (pics, coléoptères saproxyliques, par exemple).
  • Les espèces spécialisées des forêts matures (chouettes forestières, grands carnivores, lichens et champignons associés à de vieux troncs) régressent fortement lorsque les grands arbres disparaissent.
  • Dans les forêts boréales du Canada et de Sibérie, plusieurs travaux suggèrent une tendance au remplacement de conifères (épicéas, pins) par des feuillus (bouleaux, peupliers), plus résistants au feu mais avec des fonctions écologiques différentes.

En Méditerranée, lorsque le feu revient trop souvent (tous les 5 à 10 ans), les jeunes arbres n’ont pas le temps d’atteindre la maturité et on voit émerger des mosaïques de garrigues et maquis bas, dominées par des arbustes pyrophytes (adaptés au feu) mais pauvres en grands arbres et en espèces forestières exigeantes.

La biodiversité ne disparaît donc pas, elle se reconfigure. La question, pour la résilience, est de savoir si cette nouvelle configuration maintient les mêmes services écosystémiques : stockage de carbone, régulation de l’eau, protection contre l’érosion, habitat pour certaines espèces emblématiques, ressource en bois, loisirs de nature, etc.

Carbone et climat : de puits à source

Les forêts sont souvent présentées comme des puits de carbone. C’est vrai… tant qu’elles croissent et que les stocks de biomasse augmentent. Mais lors d’un mégafeu, ce stock est brutalement en partie renvoyé dans l’atmosphère.

Selon une étude publiée dans Nature (Korontzi et al.), les feux de végétation émettent en moyenne l’équivalent de 5 à 8 milliards de tonnes de CO₂ par an, soit environ 10 à 20 % des émissions fossiles mondiales. Les mégafeux de 2019-2020 en Australie auraient à eux seuls émis environ 700 millions de tonnes de CO₂, soit plus que les émissions annuelles du pays.

Les impacts ne s’arrêtent pas à l’année du feu :

  • Les arbres morts continuent à se décomposer et à émettre du CO₂ pendant plusieurs années.
  • Si la forêt ne se reconstitue pas à l’identique (ou se transforme en végétation plus basse), la capacité de stockage futur est réduite.
  • Des sols sévèrement dégradés peuvent perdre du carbone organique, accentuant les émissions.

Dans certaines régions, les mégafeux commencent à faire basculer des forêts entières d’un statut de puits net à celui de source nette de carbone à l’échelle de plusieurs décennies. C’est un enjeu majeur pour les scénarios climatiques, car beaucoup de trajectoires de neutralité carbone supposent que les forêts resteront des puits stables ou croissants.

Mégafeux et résilience : ce que les forêts ne peuvent plus encaisser

La résilience d’une forêt, c’est sa capacité à encaisser un choc (ici, le feu) et à revenir vers un état fonctionnel similaire. Les mégafeux mettent cette résilience à rude épreuve pour trois raisons principales :

  • Répétition des chocs : si les feux reviennent trop souvent, les jeunes arbres n’ont pas le temps de reconstruire un couvert forestier. Les études montrent que lorsqu’un même secteur brûle plusieurs fois en moins de 15-20 ans, le risque de non-régénération forestière explose.
  • Intensité du choc : un feu de très forte intensité détruit non seulement les arbres mais aussi les sols, la banque de graines, les micro-habitats. La forêt ne dispose plus de ses « outils » de résilience interne.
  • Changement des conditions climatiques : même si la forêt voulait « revenir » à son état d’avant, le climat local (plus chaud, plus sec) n’est parfois plus compatible avec les espèces initialement présentes.

C’est ce que l’on observe notamment dans certaines pinèdes méditerranéennes et dans des forêts montagnardes où, après un mégafeu, la recolonisation par les essences originelles est très faible. La forêt ne manque pas uniquement de temps, elle manque aussi de fenêtre climatique favorable.

Résultat : le paysage bascule dans un nouvel état stable, moins boisé, plus inflammable, moins riche en stockage de carbone et souvent plus vulnérable à l’érosion. Une perte nette de résilience à l’échelle du territoire.

Idées reçues sur le feu de forêt

Les mégafeux alimentent aussi beaucoup de malentendus. Quelques exemples fréquents :

  • « Tous les feux sont mauvais pour la nature » De nombreux écosystèmes ont besoin d’un feu modéré et périodique pour se maintenir. Ce sont les changements brusques de régime de feu (plus fréquents, plus intenses) qui posent problème.
  • « Il suffit d’interdire tout feu pour sauver les forêts » La politique d’extinction systématique de tous les feux, sans gestion des combustibles, a parfois conduit à des accumulations massives de biomasse. Quand un feu finit par prendre, il devient alors bien plus violent.
  • « Les mégafeux sont uniquement dus au climat » Le climat est un multiplicateur de risque, mais la configuration des paysages, les choix sylvicoles (monocultures, densité), l’urbanisation et les comportements humains restent des leviers majeurs.
  • « Après un incendie, il suffit de tout replanter rapidement » Replanter vite et partout, sans analyse du sol, du climat et de la dynamique naturelle, peut conduire à des échecs massifs ou à des plantations très vulnérables à la prochaine sécheresse ou au prochain feu.

Que peuvent faire les gestionnaires publics et les entreprises ?

Limiter les mégafeux et renforcer la résilience des forêts demande des actions coordonnées, à plusieurs échelles :

  • Réduire les combustibles de manière ciblée Éclaircies, débroussaillement, pastoralisme, brûlages dirigés (feux contrôlés à basse intensité) : ces techniques, lorsque bien encadrées, diminuent la charge de combustible en amont de la saison des feux. Plusieurs pays méditerranéens ou nord-américains les utilisent avec succès à l’échelle de paysages entiers.
  • Diversifier les forêts Mélanger les essences (résineux/feuillus), les âges et les structures rend les forêts moins inflammables et plus résilientes. Une forêt monospécifique de pins est à la fois plus inflammable et plus fragile face aux stress climatiques.
  • Adapter l’urbanisme Limiter l’extension de l’habitat dispersé en lisière de forêt, imposer des zones de protection incendie autour des bâtiments, adapter les matériaux de construction, enfouir certaines lignes électriques : ces mesures réduisent à la fois les départs de feu et l’exposition des populations.
  • Intégrer le risque de feu dans les politiques climatiques Une stratégie « forêt et climat » crédible ne peut pas ignorer le risque de mégafeu. Cela implique de réviser régulièrement les plans d’aménagement forestier à l’aune des nouvelles projections climatiques et de ne pas surévaluer le rôle de certaines plantations dans les bilans carbone.
  • Financer la gestion, pas seulement l’extinction Les budgets incendie sont souvent concentrés sur la lutte (avions, camions, hélicoptères) plutôt que sur la prévention structurelle. Or, économiquement, chaque euro investi dans la prévention permet généralement d’éviter plusieurs euros de dégâts et de coûts d’extinction.

Pour les entreprises, notamment celles qui dépendent de la ressource bois ou qui possèdent des actifs en zone forestière, intégrer le risque mégafeu dans les analyses de risque climatique physique devient incontournable.

Et à notre échelle de citoyens ?

Face à des mégafeux qui se voient depuis l’espace, on peut facilement se sentir impuissant. Pourtant, plusieurs leviers sont à portée de main :

  • Limiter les comportements à risque Feux de camp, barbecues, mégots de cigarette, travaux en forêt en période sèche… Les statistiques montrent qu’une part importante des départs de feu pourrait être évitée par de simples changements d’habitudes.
  • Entretenir les abords des habitations Dans les zones d’interface habitat-forêt, le débroussaillement réglementaire, l’éloignement du bois de chauffage, le choix de végétaux moins inflammables autour de la maison sont des mesures de protection efficaces.
  • Soutenir une gestion forestière durable En tant que consommateurs, nos choix de bois, de papier ou d’autres produits forestiers (labels de gestion durable, circuits courts) envoient un signal sur la manière dont nous souhaitons que les forêts soient gérées.
  • Agir sur le climat La fréquence des mégafeux est directement liée au réchauffement global. Réduire notre empreinte carbone (mobilité, alimentation, énergie) ne « stoppera » pas les feux, mais limite l’ampleur du problème à long terme.
  • Participer à la vie locale Plans de prévention des risques, projets de débroussaillement collectif, initiatives de restauration écologique : la manière dont une commune aménage ses lisières, ses chemins et ses zones naturelles change réellement le niveau de risque.

Ce que l’on sait, ce qui reste ouvert, ce que l’on peut déjà changer

Les mégafeux ne sont pas un simple « fait divers » spectaculaire de plus dans l’actualité : ce sont des symptômes d’écosystèmes forestiers et de sociétés humaines mis sous tension par le réchauffement, par l’aménagement du territoire et par des décennies de gestion parfois peu adaptée.

Pour résumer :

  • Ce que l’on sait – Les mégafeux sont plus fréquents et plus étendus qu’il y a quelques décennies dans de nombreuses régions. – Ils modifient durablement les sols, la composition des forêts, la biodiversité et le bilan carbone. – Au-delà de certains seuils d’intensité et de fréquence, les forêts perdent leur capacité à revenir à leur état initial et basculent vers d’autres types de végétation.
  • Ce qui reste incertain – La vitesse et l’ampleur exactes de ces bascules selon les régions et les essences. – Le rôle précis de certains leviers de gestion (brûlages dirigés, plantations mixtes, restauration active vs régénération naturelle) dans un climat en rapide évolution. – La manière dont les politiques climatiques intègreront réellement, ou non, le risque de mégafeux dans leurs scénarios de puits de carbone.
  • Ce que l’on peut déjà faire – Réduire les combustibles et diversifier les peuplements à l’échelle des paysages, plutôt que compter uniquement sur l’extinction rapide de tous les feux. – Adapter l’urbanisme et les pratiques en zone d’interface habitat-forêt pour diminuer à la fois les départs d’incendie et la vulnérabilité des populations. – Inscrire la gestion forestière dans une trajectoire de climat plus chaud et plus sec, sans surpromettre ce que les forêts peuvent absorber comme carbone. – À l’échelle individuelle, adopter des comportements sobres en carbone et prudents vis-à-vis du feu, et soutenir des politiques locales de gestion forestière durable.

Les mégafeux nous obligent à repenser notre relation aux forêts : non plus comme de simples stocks de bois ou de carbone, mais comme des écosystèmes complexes, avec leurs rythmes, leurs limites et leur propre capacité à encaisser les dérèglements que nous amplifions. Préserver la résilience de ces écosystèmes, c’est aussi préserver la nôtre.