Vous avez peut-être déjà vécu cette situation : une poubelle « ordures ménagères » qui se remplit en deux jours, des sacs qui sentent fort, et cette impression désagréable de jeter beaucoup de matière… qui pourrait pourtant être utile au jardin. C’est exactement le rôle du compostage domestique : transformer vos déchets organiques en ressource, réduire vos poubelles et améliorer vos sols.
En France, selon l’ADEME, les biodéchets (restes de repas, épluchures, marc de café, etc.) représentent encore environ un tiers du contenu de la poubelle grise des ménages. Autrement dit : sur 30 kg d’ordures, 10 kg pourraient être compostés plutôt que brûlés ou enfouis.
Mais entre les idées reçues (« le compost, ça pue », « il faut un grand jardin », « c’est compliqué ») et les erreurs fréquentes (trop humide, pas assez aéré, mauvais équilibre des apports), beaucoup de particuliers abandonnent après quelques mois. L’enjeu de cet article est donc simple : comprendre ce qu’est vraiment un compost, comment le faire fonctionner comme un « petit écosystème » efficace, et quelles erreurs éviter pour ne pas se retrouver avec un tas malodorant plutôt qu’un bel amendement pour vos plantes.
Qu’est-ce que le compostage, exactement ?
Le compostage est un processus de décomposition biologique aérobie (avec oxygène) de matières organiques, réalisé par une multitude de micro-organismes (bactéries, champignons) et de petits animaux du sol (vers, cloportes, acariens…). Ce processus aboutit à la formation de compost, une matière noire ou brun foncé, grumeleuse, qui ressemble à un terreau grossier.
Techniquement, on parle d’« amendement organique » : le compost améliore la structure du sol, sa capacité à retenir l’eau et les nutriments, mais il n’est pas un engrais au sens strict (sa teneur en éléments nutritifs est modérée par rapport à un engrais minéral).
Selon l’ADEME, le compostage domestique permet de réduire jusqu’à 50 kg de déchets par habitant et par an. À l’échelle d’une commune de 10 000 habitants, cela représente potentiellement 500 tonnes de déchets en moins à collecter, transporter et traiter chaque année.
Autre point clé : un compost « fonctionne » uniquement si quatre paramètres sont équilibrés :
- La présence d’oxygène (aération)
- Un taux d’humidité suffisant mais pas excessif
- Un bon équilibre entre matières riches en carbone (« brunes ») et matières riches en azote (« vertes »)
- Une diversité de micro-organismes et de petites faunes décomposeuses
C’est cet équilibre que nous allons chercher à atteindre avec de bonnes pratiques simples.
Que peut-on composter à la maison ? Le tri au quotidien
Avant de parler matériel, il faut parler tri. Car un compost efficace commence dans la cuisine, au moment où vous jetez ou non un déchet dans le bon contenant.
De manière générale, on distingue :
Les matières « vertes » (riches en azote, humides), à intégrer sans excès :
- Épluchures de fruits et légumes (non traités de préférence)
- Marc de café et filtres en papier non blanchis
- Sachets de thé sans agrafe ni plastique
- Restes de repas végétaux (sans sauce grasse) en petite quantité
- Tontes de gazon (à mélanger et en couches fines)
- Fleurs fanées, plantes vertes coupées (sans maladie ni graines indésirables)
Les matières « brunes » (riches en carbone, sèches), essentielles pour l’équilibre :
- Feuilles mortes
- Petites branches et brindilles broyées
- Cartons bruns non imprimés, boîtes d’œufs (déchiquetés)
- Essuie-tout et mouchoirs en papier non imprimés (sans produits chimiques)
- Coquilles d’œufs écrasées (en petite quantité)
À éviter, voire à proscrire dans un compost domestique classique :
- Viande, poisson, produits laitiers : risques d’odeurs et d’animaux (rats, mouches)
- Huiles et graisses : très longues à dégrader, colmatent le tas
- Litières minérales (chats, rongeurs) : non compostables, souvent issues de ressources non renouvelables
- Grandes quantités d’agrumes ou d’oignons : possible, mais à petites doses et bien mélangés
- Plantes malades ou très envahissantes (chiendent, liseron) : risque de dissémination
Sur ce point, les recommandations varient parfois. Certaines collectivités acceptent, par exemple, les petits restes carnés dans des composteurs de quartier bien gérés ou dans des méthaniseurs. À l’échelle domestique, et pour limiter les nuisances, il est plus prudent de rester sur une base végétale.
Faut-il forcément un jardin pour composter ?
Non. C’est une idée reçue fréquente. Il existe aujourd’hui trois grandes configurations de compostage domestique :
1. Le composteur de jardin
- Un bac (en bois ou en plastique recyclé) de 300 à 600 litres en moyenne
- Installé sur la terre (jamais sur du béton) pour que la faune du sol puisse y accéder
- Adapté aux maisons avec jardin ou cour en terre
2. Le compostage en tas
- Simple tas au sol, parfois délimité par des palettes
- Nécessite plus de place mais fonctionne très bien si bien géré
- Sensible aux animaux si les apports ne sont pas enfouis
3. Le compostage en appartement (lombricompostage, bokashi)
- Lombricomposteur : bac(s) empilés avec des vers spécifiques (Eisenia fetida)
- Bokashi : seau hermétique avec fermentation anaérobie et activateur (son de blé, EM)
- Adaptés aux personnes sans jardin, avec production de compost ou d’engrais liquide pour plantes d’intérieur ou balcon
Selon une enquête ADEME de 2022, environ 42 % des ménages français ayant un jardin déclarent pratiquer une forme de compostage domestique. En habitat collectif, ce taux chute nettement, ce qui explique le développement des composteurs partagés en pied d’immeuble.
L’essentiel est donc de choisir la solution adaptée à votre logement, et non de viser un modèle « idéal » qui ne correspond pas à votre réalité quotidienne.
Mettre en route un composteur domestique : les étapes clés
Une fois le contenant choisi, la question est : comment démarrer sans partir sur de mauvaises bases ? Voici une méthode simple et robuste.
1. Installer le composteur correctement
- Sur un sol nu, légèrement ameubli, pour laisser passer vers et microfaune
- À l’ombre ou à mi-ombre : un plein soleil dessèche trop vite le compost
- À l’abri des vents dominants pour limiter le refroidissement et l’évaporation
2. Créer une couche de drainage et de structuration
- Au fond : 10 à 15 cm de branches, brindilles, broyat de tailles
- Objectif : permettre à l’air de circuler par le bas et éviter l’effet « soupe »
3. Alterner apports « verts » et « bruns »
- Règle pratique : à chaque seau d’épluchures (vertes), ajouter au moins le même volume de matière sèche (brune)
- Visuellement : si le contenu est très humide et compact, rajouter du brun ; s’il est trop sec et ne se décompose pas, rajouter du vert
4. Aérer régulièrement
- Remuer le tas avec une fourche ou un aérateur tous les 15 jours à 1 mois
- Objectif : réoxygéner pour éviter les fermentations anaérobies (responsables des mauvaises odeurs)
5. Surveiller l’humidité
- Test simple : prendre une poignée de compost, la presser ; quelques gouttes peuvent sortir, mais pas un filet d’eau continu
- Si trop humide : ajouter du carton, des feuilles mortes, brasser
- Si trop sec : arroser légèrement, de préférence avec de l’eau de pluie
Si ces cinq points sont respectés, les micro-organismes feront le reste. La température du tas peut monter (phase dite thermophile), ce qui accélère la décomposition et détruit certains germes pathogènes et graines.
Les erreurs les plus fréquentes… et comment les corriger
La plupart des composteurs « ratés » le sont pour des raisons simples à corriger. Voici les problèmes les plus courants et leurs solutions.
1. Le compost sent mauvais (odeur d’œuf pourri, de fermentation)
Cause probable : manque d’oxygène, excès de matières humides et azotées (trop de « vert »).
- Brasser immédiatement le tas pour l’aérer
- Ajouter des matières brunes et structurantes (broyat, carton brun, feuilles sèches)
- Éviter de déposer des couches épaisses de tonte de gazon non mélangées
2. Le compost ne se dégrade presque pas, tout reste « tel quel »
Causes possibles : manque d’humidité, manque de matières azotées, température trop basse, tas trop petit.
- Vérifier l’humidité et arroser si besoin
- Ajouter quelques apports « verts » (épluchures, herbes)
- Brasser pour réactiver la décomposition
- Si le volume est très petit, regrouper les matières pour créer un tas plus conséquent (plus de masse = plus de chaleur)
3. Présence de moucherons, mouches, petites nuisances
- Éviter de laisser des restes frais en surface : les recouvrir systématiquement de matière brune
- Limiter les restes cuits, même végétaux, qui attirent davantage les insectes
- Vérifier la fermeture du composteur (couvercle bien ajusté)
4. Apparition de rats ou rongeurs
Ce point alimente de nombreuses craintes. Dans les faits, les rats préfèrent les lieux offrant à la fois nourriture, eau et abri. Un compost mal géré peut répondre à ces trois besoins.
- Ne jamais y mettre de viande, poisson, fromage, croquettes, etc.
- Éviter les gros restes de pain ou les enterrer profondément dans le tas
- Si le composteur est en plastique, vérifier qu’il repose bien sur le sol (ou installer un grillage à maille fine sous le bac, tout en laissant le contact avec la terre)
5. Présence de moisissures blanches, filaments
Souvent perçu comme un problème, ce n’en est généralement pas un. Il s’agit de champignons décomposeurs qui font leur travail, notamment sur les matières ligneuses (bois, carton). Tant que les odeurs restent neutres ou de « sous-bois », ce n’est pas un signe d’échec.
Combien de temps faut-il pour obtenir un compost « mûr » ?
La durée dépend beaucoup des conditions (saison, fréquence des apports, taille des matériaux, aération…). En moyenne :
- 6 à 12 mois pour un compost mûr dans un composteur de jardin bien géré
- 3 à 6 mois dans un lombricomposteur actif en intérieur (température plus stable)
Un compost mûr se reconnaît à plusieurs signes :
- Couleur brun foncé à noire
- Aspect grumeleux, structure de « terreau »
- Odeur de forêt, de sous-bois, non fermentée
- On ne distingue quasiment plus les déchets d’origine, sauf quelques éléments très résistants (coquilles d’œufs, noyaux)
Il est tout à fait possible d’utiliser un compost légèrement immature au pied des arbres et arbustes, en surface, mais on évitera de le mélanger directement au terreau de semis ou aux jeunes plantations sensibles (risque de faim d’azote et de surchauffe locale).
Que fait-on du compost fini ? Usages concrets au jardin et en pot
Une fois obtenu, le compost devient un allié précieux :
- Au potager : incorporation à la surface du sol à raison de 2 à 3 kg/m² par an, sans labour profond ; il nourrit la vie du sol et améliore sa structure
- Pour les plantations d’arbres, arbustes : mélange à la terre de plantation (environ 1/3 de compost, 2/3 de terre)
- Pour les plantes en pot : mélange avec du terreau et éventuellement du sable selon les besoins (jamais 100 % compost, trop dense pour la plupart des plantes d’intérieur)
- En paillage grossier : compost demi-mûr utilisé en surface pour protéger le sol, limiter l’évaporation et nourrir progressivement la faune du sol
Sur le plan environnemental, nourrir les sols avec du compost permet de renforcer leur capacité à stocker du carbone organique. Plusieurs études agronomiques (INRAE, FAO) montrent qu’un sol riche en matière organique retient mieux l’eau, résiste mieux à l’érosion et limite le ruissellement, notamment en contexte de pluies intenses.
Compostage domestique : limites, controverses et réalités
Le compostage domestique est parfois présenté comme une solution miracle. Dans les faits, c’est un outil utile mais qui a ses limites.
1. Réduction des émissions de gaz à effet de serre
Comparé à l’enfouissement des déchets organiques (où ils fermentent sans oxygène et émettent du méthane), le compostage domestique bien aéré est clairement bénéfique pour le climat. En revanche, s’il est mal géré (fermentations anaérobies), il peut émettre aussi du méthane et du protoxyde d’azote. D’où l’importance de l’aération et de l’équilibre des apports.
2. Gestion des biodéchets en ville
Le compostage individuel a ses limites en habitat très dense : manque de place, nuisances possibles, inégalités d’accès. C’est pourquoi la réglementation évolue vers la généralisation du tri à la source des biodéchets, avec plusieurs solutions complémentaires :
- Composteurs partagés de quartier
- Collecte séparée des biodéchets par les collectivités avec traitement en plateforme de compostage ou méthanisation
- Initiatives d’entreprises sociales collectant les biodéchets de restaurants, commerces, etc.
3. Qualité du compost
Un point parfois sous-estimé : ce que l’on met dans le compost influence fortement sa qualité.
- Des apports réguliers de cartons imprimés, de papiers colorés ou de déchets traités peuvent introduire des résidus d’encres, de métaux lourds ou de plastiques
- Les microplastiques issus d’emballages mal triés peuvent se retrouver dans le sol
À l’inverse, un compost issu majoritairement d’épluchures, de déchets de jardin non traités et de cartons bruns propres présente des risques limités et des bénéfices agronomiques bien documentés.
En résumé : ce que l’on sait, ce qui reste incertain et ce que vous pouvez faire
Ce que l’on sait
- Les biodéchets représentent environ un tiers des ordures ménagères résiduelles en France, et le compostage domestique permet de réduire significativement ce gisement.
- Un compost efficace repose sur un équilibre simple : matières « vertes » + matières « brunes » + air + humidité maîtrisée.
- Bien géré, le compost améliore la structure des sols, leur capacité à retenir l’eau et limite les émissions de gaz à effet de serre par rapport à l’enfouissement.
Ce qui reste incertain ou dépend du contexte
- Le bilan carbone exact du compostage domestique varie selon les pratiques (aération, fréquence des apports, conditions climatiques).
- La capacité réelle à généraliser le compostage individuel en milieu urbain dense dépendra beaucoup de l’implication des collectivités et de la mise en place de solutions partagées.
- La qualité du compost peut être dégradée si les apports contiennent des polluants (encres, plastiques, résidus chimiques).
Ce que vous pouvez faire, à votre échelle
- Identifier la solution de compostage la plus adaptée à votre logement : composteur de jardin, lombricomposteur, bokashi, compost partagé de quartier.
- Mettre en place un tri simple des biodéchets en cuisine (un petit seau dédié, vidé régulièrement dans le composteur).
- Veiller à l’équilibre « vert / brun » à chaque apport, et brasser le compost au moins une fois par mois.
- Limiter au maximum les apports de déchets douteux (papiers imprimés, emballages douteux) pour préserver la qualité de votre compost.
- Observer l’évolution du tas, ajuster en fonction des odeurs, de l’humidité, de la présence d’insectes : considérer votre compost comme un petit écosystème à « piloter » plutôt qu’une poubelle magique.
Le compostage domestique n’est ni un gadget, ni une solution parfaite à tous les problèmes de déchets. C’est un maillon robuste d’une stratégie plus large : réduction à la source, meilleure consommation, tri des biodéchets et valorisation locale. Utilisé avec méthode, il transforme une contrainte (nos déchets organiques) en ressource concrète pour les sols, le jardin… et, indirectement, pour le climat.
