Convention sur la biodiversité, quels engagements concrets pour les états et quels impacts sur le terrain

Convention sur la biodiversité, quels engagements concrets pour les états et quels impacts sur le terrain

Si vous habitez près d’un parc naturel, que vous triez vos déchets ou que vous voyez apparaître des “corridors écologiques” le long d’une route, vous êtes déjà en contact, sans forcément le savoir, avec la Convention sur la diversité biologique (CDB). Derrière ce nom assez technique se cachent des engagements pris par les États… qui sont ensuite censés se traduire en plantations de haies, en limitation de pesticides, en aires marines protégées ou en nouveaux financements publics.

Mais que promettent exactement les pays quand ils signent cette convention ? Et, surtout, qu’est-ce qui change concrètement sur le terrain pour les écosystèmes, les agriculteurs, les collectivités et les citoyens ?

La Convention sur la diversité biologique, c’est quoi au juste ?

La Convention sur la diversité biologique est un traité international adopté au Sommet de la Terre de Rio en 1992. Elle repose sur trois grands objectifs, souvent oubliés dans le débat public :

  • la conservation de la diversité biologique ;
  • l’utilisation durable de ses éléments (espèces, écosystèmes, ressources génétiques) ;
  • le partage juste et équitable des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques.

En 2024, presque tous les pays du monde sont parties à la CDB (les États-Unis ne l’ont jamais ratifiée). Les décisions concrètes sont prises lors des « COP Biodiversité » (Conférences des Parties), l’équivalent de ce que les COP climat sont pour le réchauffement climatique.

Après l’échec relatif des anciens objectifs d’Aichi (2010–2020), la COP15 de Montréal (2022) a adopté un nouveau cadre mondial : le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, souvent résumé autour du slogan « 30×30 ». Mais ce cadre ne se limite pas à une surface de protection, il contient 4 grands objectifs et 23 cibles pour 2030.

Des engagements chiffrés : que promettent concrètement les États ?

Les textes de la CDB sont juridiques et parfois arides. Pourtant, ils débouchent sur un certain nombre d’engagements très concrets, chiffrés et datés. En voici les principaux, tels qu’adoptés à Montréal en 2022 et reflétés dans les politiques nationales.

Étendre et mieux gérer les aires protégées (objectif 30×30)

C’est la mesure la plus médiatisée : les États se sont engagés à protéger au moins 30 % des terres et 30 % des mers d’ici 2030. En 2020, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’UICN, environ :

  • 16–17 % des terres étaient officiellement protégées ;
  • environ 8 % des océans bénéficiaient d’un statut de protection, avec de fortes disparités régionales.

Atteindre 30 % implique donc :

  • de créer de nouvelles aires protégées (parcs nationaux, réserves naturelles, réserves de biodiversité, etc.) ;
  • d’améliorer la gestion des zones déjà protégées (surveillance, restauration, lutte contre le braconnage, régulation de la pêche et du tourisme) ;
  • de reconnaître et soutenir les territoires gérés par les communautés autochtones et locales, souvent riches en biodiversité.

Les études montrent que les aires protégées bien gérées fonctionnent réellement : une méta-analyse publiée dans Nature en 2019 indique que la biodiversité y est en moyenne mieux préservée que dans les zones non protégées adjacentes, avec des populations d’espèces généralement plus stables.

Sur le terrain, cela se traduit en France, par exemple, par :

  • l’extension de certaines réserves naturelles nationales ou régionales ;
  • la création d’aires marines protégées supplémentaires, en particulier outre-mer (où se concentre une grande partie de la biodiversité française) ;
  • une pression croissante pour rendre les protections réellement effectives (zones de non-prélèvement, limitation de certaines activités).

Limite importante : une aire protégée « sur le papier » sans moyens humains ni plan de gestion reste un simple trait sur une carte. C’est l’un des points faibles historiques des engagements pris dans le cadre de la CDB.

Réduire de manière mesurable les pressions sur la biodiversité

La biodiversité ne s’effondre pas par magie : elle est poussée vers le déclin par cinq grandes pressions, identifiées par la plateforme scientifique IPBES (2019) :

  • la destruction et fragmentation des habitats ;
  • la surexploitation des ressources (pêche, chasse, coupe de bois, etc.) ;
  • la pollution (chimique, plastique, azote, phosphore…) ;
  • le changement climatique ;
  • les espèces exotiques envahissantes.

La Convention sur la biodiversité traduit ces constats en objectifs chiffrés. Parmi les engagements clés du cadre Kunming-Montréal :

  • réduire de moitié les risques globaux liés aux pesticides et aux produits chimiques hautement dangereux d’ici 2030 ;
  • réduire au moins de moitié le gaspillage alimentaire et réduire significativement la pollution liée aux nutriments (principalement azote et phosphore issus de l’agriculture) ;
  • prendre des mesures fortes pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes (prévention, détection précoce, éradication) ;
  • réduire les impacts négatifs de l’exploitation des ressources sauvages (pêche, chasse, foresterie) pour atteindre des niveaux durables.

Dans l’Union européenne, plusieurs de ces cibles se traduisent directement dans les politiques :

  • objectifs de réduction des pesticides (stratégie « De la ferme à la table », même si certains textes peinent à être adoptés) ;
  • réduction des apports d’azote dans les bassins versants sensibles (zones vulnérables nitrates, directives sur l’eau) ;
  • plans de gestion halieutique intégrant des zones de repos biologique et des quotas fondés sur l’avis scientifique.

Sur le terrain, cela peut vouloir dire pour un agriculteur une obligation de bandes enherbées ou de haies, pour un pêcheur une limitation de jours en mer ou de zones accessibles, et pour une collectivité des contraintes plus fortes sur les rejets dans les rivières ou le littoral.

Restaurer les écosystèmes dégradés

Protéger ce qui reste ne suffit plus : une grande partie des milieux est déjà dégradée. C’est pourquoi la CDB inclut désormais des objectifs explicites de restauration. Le cadre de Kunming-Montréal vise :

  • la restauration d’au moins 30 % des écosystèmes terrestres et marins dégradés d’ici 2030, lorsque c’est possible et pertinent ;
  • la prévention de toute dégradation ultérieure « évitable » des écosystèmes à haute valeur de biodiversité.

Cela recoupe, en Europe, le projet de règlement sur la restauration de la nature, qui prévoit par exemple :

  • la remise en bon état de certains habitats forestiers, prairiaux ou humides ;
  • la restauration de zones humides et tourbières (importantes pour la biodiversité et le stockage de carbone) ;
  • la reconstitution des continuités écologiques (défragmentation des cours d’eau, passages à faune, etc.).

Concrètement, cela peut prendre la forme :

  • de rivières « remises à ciel ouvert » en zone urbaine ;
  • de digues partiellement démontées pour laisser à nouveau la marée entrer dans les marais ;
  • de reboisements avec des essences adaptées au climat futur plutôt que des monocultures.

Une revue scientifique publiée dans Science en 2020 montre que la restauration écologique bien conçue peut permettre de retrouver une part significative des fonctions écologiques (réduction de l’érosion, stockage du carbone, retour d’espèces clés) en quelques décennies, parfois moins pour les milieux les plus résilients.

Financer la biodiversité : une promesse encore très partielle

Sans argent, les engagements restent théoriques. La CDB reconnaît depuis longtemps le besoin de financements, mais le cadre Kunming-Montréal le chiffre plus clairement :

  • augmenter progressivement les financements internationaux pour la biodiversité, notamment vers les pays en développement, pour atteindre au moins 20 milliards de dollars par an d’ici 2025, et 30 milliards par an d’ici 2030 ;
  • réorienter, réduire ou éliminer d’ici 2030 au moins 500 milliards de dollars par an de subventions néfastes pour la biodiversité (par exemple certaines subventions aux énergies fossiles ou à l’agriculture intensive).

À titre de comparaison, l’OCDE estimait en 2020 que le financement global de la biodiversité (public et privé) tournait autour de 78–91 milliards de dollars par an, alors que les besoins seraient plutôt de l’ordre de 200–300 milliards par an.

Sur le terrain, la question du financement se traduit par :

  • des budgets (ou leur absence) pour les gestionnaires d’aires protégées ;
  • des aides aux agriculteurs pour les pratiques favorables à la biodiversité (agroécologie, MAEC) ;
  • des programmes de restauration financés par des agences de l’eau, des fonds européens ou des mécanismes de compensation écologique.

La difficulté, souvent, est de passer de projets pilotes bien financés à un changement structurel à grande échelle.

Partager les avantages issus des ressources génétiques : un volet moins visible mais stratégique

Le troisième pilier de la Convention est le plus méconnu : le partage juste et équitable des avantages issus de l’utilisation des ressources génétiques. Cela a donné naissance au Protocole de Nagoya (2010), entré en vigueur en 2014.

En pratique, cela signifie que lorsqu’une entreprise, un laboratoire ou une institution utilise une ressource génétique (par exemple une plante, une bactérie, un champignon) provenant d’un pays donné ou d’un territoire autochtone, elle doit :

  • obtenir un consentement préalable en connaissance de cause (CPCC) ;
  • conclure des accords de partage des avantages (monétaires ou non monétaires).

Sur le terrain, cela s’est traduit par plusieurs accords emblématiques, par exemple autour de plantes médicinales utilisées par des communautés locales, dont certaines molécules ont ensuite inspiré des médicaments ou des cosmétiques. L’idée est de sortir des situations de « biopiraterie » où seules les entreprises du Nord bénéficient de ces découvertes.

Pour les laboratoires publics et privés, cela implique des procédures administratives supplémentaires, mais aussi une meilleure transparence sur l’origine des échantillons et des ressources génétiques utilisées.

Des engagements à la pratique : pourquoi l’écart reste important

Les évaluations officielles sont claires : aucun des 20 objectifs d’Aichi fixés pour 2020 n’a été pleinement atteint. Certains ont progressé (surface des aires protégées, lutte contre la déforestation dans certaines régions), mais la plupart restent loin du compte.

Les raisons principales, identifiées par les rapports de la CDB et de l’IPBES, sont :

  • des objectifs nationaux parfois vagues ou peu ambitieux ;
  • un manque chronique de financements et de capacités humaines ;
  • des politiques sectorielles (agriculture, infrastructures, énergie) qui continuent à dégrader la biodiversité plus vite qu’elle n’est restaurée ;
  • une faible intégration de la biodiversité dans les décisions économiques (budgets publics, stratégies d’entreprises, planification territoriale).

Concrètement, cela donne souvent :

  • des parcs naturels sans gardes en nombre suffisant ;
  • des réglementations qui existent mais sont peu contrôlées ;
  • des projets d’infrastructures (routes, zones commerciales, barrages) qui fragmentent encore les habitats malgré des études d’impact obligatoires ;
  • une agriculture toujours très dépendante des intrants chimiques dans de nombreuses régions.

La CDB a donc mis l’accent, dans le nouveau cadre mondial, sur le suivi et la transparence : les États doivent définir des cibles nationales alignées avec les objectifs mondiaux, et fournir des rapports réguliers sur leurs progrès, avec des indicateurs quantifiés (état des espèces, surfaces restaurées, financements mobilisés, etc.).

Impacts concrets : ce qui change déjà sur le terrain

Malgré ces limites, les engagements pris dans le cadre de la CDB ont déjà des effets visibles. Quelques exemples :

  • En Europe, les directives « Oiseaux » et « Habitats » (réseau Natura 2000) répondent en partie aux obligations de conservation de la biodiversité, et ont permis de freiner le déclin de certaines espèces emblématiques (rapaces, grands mammifères) ;
  • Dans certains pays tropicaux, la création d’aires protégées a réduit la déforestation comparativement aux zones non protégées voisines, même si les pressions restent fortes (données compilées par la FAO et des études satellites) ;
  • Les aires marines protégées efficacement gérées, notamment avec des zones de non-prélèvement, montrent souvent une augmentation rapide de la biomasse de poissons, ce qui peut ensuite bénéficier à la pêche dans les zones adjacentes (effet de « débordement ») ;
  • Les programmes de restauration de zones humides ont permis de réduire le risque d’inondation et d’améliorer la qualité de l’eau dans de nombreux bassins versants, tout en ramenant une diversité d’oiseaux, d’amphibiens et d’insectes.

Ces exemples ne compensent pas encore la tendance globale : selon le rapport IPBES 2019, environ 1 million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction, et les populations de vertébrés sauvages ont chuté en moyenne de près de 70 % en 50 ans (indice « Living Planet » du WWF, 2022). Mais ils montrent que les politiques de conservation et de restauration peuvent fonctionner lorsque les moyens et la cohérence sont au rendez-vous.

Ce que cela implique pour les citoyens, les collectivités et les entreprises

La CDB est un cadre international, mais ses effets se déclinent à toutes les échelles. En pratique :

  • Pour les citoyens : les engagements internationaux se traduisent par des règles de protection de la faune et de la flore, des restrictions dans certaines zones (baignade, circulation motorisée, chasse, pêche), des évolutions dans les produits disponibles (moins de pesticides, labels « biodiversité »), et parfois de nouvelles opportunités (emplois dans la gestion des espaces naturels, écotourisme, agriculture durable).
  • Pour les collectivités : intégration de la biodiversité dans les documents d’urbanisme (éviter la fragmentation, préserver les zones humides), développement de trames vertes et bleues, plans pollinisateurs, gestion différenciée des espaces verts, participation à des projets de restauration ou à des programmes financés par des fonds européens ou nationaux.
  • Pour les entreprises : obligations croissantes de mesurer et de réduire leur empreinte biodiversité, contraintes réglementaires sur les prélèvements et les rejets, attentes des investisseurs et des clients, mais aussi opportunités d’innovation (solutions fondées sur la nature, écoconception, agriculture régénératrice, biotechnologies encadrées par le Protocole de Nagoya).

La tendance lourde est claire : la biodiversité, longtemps considérée comme un sujet « d’écologistes », devient un paramètre structurant des stratégies économiques, à l’image de ce qui s’est passé avec le climat, mais avec un léger décalage temporel.

Où en est-on et que peut-on faire à son niveau ?

Si l’on résume :

  • Ce que l’on sait : les engagements de la Convention sur la biodiversité ont permis de mettre le sujet à l’agenda politique mondial, de développer des réseaux d’aires protégées, des plans de restauration et des dispositifs de financement. Là où les moyens et la volonté politique sont présents, les résultats sont visibles.
  • Ce qui reste incertain : la capacité des États à réellement atteindre les cibles 2030 (30 % de protection, réduction des pesticides, restauration des écosystèmes, financements) reste très incertaine au vu des trajectoires actuelles. Les compromis entre objectifs économiques à court terme et préservation des écosystèmes restent difficiles.
  • Ce qui dépend de chacun : sans idéaliser le « geste individuel », plusieurs leviers sont réels.

À l’échelle des citoyens :

  • réduire la consommation de produits à fort impact sur la biodiversité (certains produits de la pêche, viande issue de déforestation, etc.) en privilégiant les labels sérieux ;
  • soutenir les associations et initiatives locales de conservation et de restauration (bénévolat, dons, participation à des sciences participatives) ;
  • intervenir dans le débat public local (urbanisme, infrastructures, projets de zones commerciales) pour défendre les continuités écologiques et les espaces naturels.

À l’échelle des collectivités :

  • intégrer systématiquement la biodiversité dans les plans locaux d’urbanisme, les projets d’aménagement et les marchés publics ;
  • mettre en place ou renforcer des plans de gestion écologique des espaces verts, des cours d’eau, des zones littorales ;
  • cofinancer des projets de restauration et de continuités écologiques, y compris en coopération avec d’autres territoires.

À l’échelle des entreprises :

  • cartographier et mesurer leurs impacts sur la biodiversité (sites, chaînes de valeur, approvisionnements) ;
  • fixer des objectifs de réduction, de compensation et de restauration alignés avec les cadres internationaux ;
  • participer à des partenariats avec des ONG, des scientifiques et des collectivités pour développer des solutions fondées sur la nature.

La Convention sur la diversité biologique ne sauvera pas, à elle seule, les écosystèmes. Mais elle fixe une direction, des objectifs chiffrés et un langage commun. La question clé pour les prochaines années est désormais simple, et très concrète : combien d’hectares restaurés, combien de pesticides réellement supprimés, quels budgets et quelles règles pour que la biodiversité ne soit plus la variable d’ajustement des arbitrages politiques et économiques ?