Quand vous faites le plein de votre voiture ou que vous regardez le prix du baril aux infos, la même question revient souvent : « De toute façon, on va bientôt manquer de pétrole, non ? ». D’autres affirment au contraire que de nouveaux gisements sont découverts en permanence et que le pétrole serait, au fond, une ressource « quasi inépuisable ». Entre peur de la pénurie et discours rassurants, il est difficile de s’y retrouver.
Derrière cette confusion se cache une question centrale : le pétrole est-il une ressource renouvelable ? Et surtout, que signifie exactement la “fin annoncée de l’ère pétrolière” dont parlent de plus en plus de rapports internationaux ?
Dans cet article, on part de gestes très concrets (un plein d’essence, une facture de chauffage) pour remonter aux mécanismes géologiques, aux données de production mondiale et aux contraintes climatiques. L’objectif : comprendre sur quelles bases scientifiques on parle de déclin du pétrole, ce qui relève de la réalité, de l’incertitude… et ce que cela implique pour nos choix de société.
Le pétrole est-il renouvelable ? La réponse en termes de temps
La première chose à clarifier, c’est le vocabulaire. Une ressource est dite :
- renouvelable si elle se reconstitue à l’échelle du temps humain (années, décennies, au plus quelques siècles) ;
- non renouvelable si sa formation prend des milliers ou des millions d’années, et que ce rythme est sans commune mesure avec notre vitesse de consommation.
En théorie, le pétrole « se forme » encore aujourd’hui. Mais à quel rythme ?
Les études de géologie pétrolière montrent que les hydrocarbures se sont majoritairement formés entre -540 et -65 millions d’années, à partir de la décomposition de matière organique (plancton, algues, parfois végétaux terrestres) enfouie sous des sédiments. Sous l’effet de la pression et de la température, ces résidus se sont transformés en pétrole, piégé dans des roches réservoirs.
En pratique :
- la formation d’un gisement exploitable se compte en dizaines de millions d’années ;
- la consommation humaine d’un gisement se compte en décennies.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation mondiale de pétrole était d’environ 102 millions de barils par jour en 2023. Autrement dit, en un seul jour, nous brûlons une quantité d’énergie fossile qui a mis des millions d’années à se constituer.
À cette échelle de temps, le pétrole est clairement une ressource non renouvelable. Même si la Terre continue d’en produire, c’est comme si vous retiriez des litres d’eau d’une baignoire qui se remplit… d’une goutte par heure.
Réserves, ressources, “peak oil” : de quoi parle-t-on exactement ?
Quand on entend : « Il reste 50 ans de pétrole », on mélange souvent plusieurs notions différentes. Pour comprendre les scénarios de « fin de l’ère pétrolière », il faut distinguer trois concepts clés, utilisés par l’Agence internationale de l’énergie, l’US Geological Survey ou encore l’Agence française de la transition écologique (ADEME).
1. Les ressources
Ce sont toutes les quantités de pétrole présentes dans le sous-sol, qu’on sache les extraire ou non, à n’importe quel prix. C’est une vision très large, surtout théorique, qui inclut :
- des gisements déjà connus ;
- des gisements probables, mais pas encore découverts ;
- des formes de pétrole très difficiles à exploiter (pétrole extra-lourd, gisements ultra-profonds, etc.).
2. Les réserves prouvées
Ce sont les quantités de pétrole :
- déjà découvertes ;
- techniquement exploitables avec les technologies actuelles ;
- rentables économiquement au prix du marché (ou avec un prix prévisible).
Elles évoluent avec :
- les nouvelles découvertes ;
- les progrès technologiques (forage horizontal, fracturation, offshore profond) ;
- le prix du baril (un gisement marginal devient rentable si le prix monte).
Selon BP Statistical Review et d’autres bases de données, les réserves prouvées de pétrole brut sont de l’ordre de 1 600 milliards de barils. Si l’on divisait simplement par la consommation annuelle actuelle, on obtiendrait quelques décennies de pétrole… mais ce calcul est trompeur, pour au moins deux raisons.
3. Le pic pétrolier (peak oil)
Le « peak oil » n’est pas le jour où le dernier baril est extrait. C’est le moment où la production mondiale atteint un maximum, avant de décliner de façon irréversible. La courbe ressemble à une bosse :
- une phase de croissance (découverte de gisements, montée en puissance des infrastructures) ;
- un point culminant (production maximale) ;
- puis une phase de déclin (gisements vieillissants, coûts croissants, contraintes environnementales).
Le géophysicien M. King Hubbert avait appliqué ce modèle au pétrole américain dès les années 1950, en prédisant un pic autour de 1970 pour les États-Unis… ce qui s’est effectivement produit, avant la réapparition d’un second pic lié au boom des pétroles de schiste, plus coûteux et plus controversés.
Ce modèle ne dit pas qu’il n’y aura plus de pétrole, mais que chaque baril supplémentaire sera plus difficile, plus cher, et souvent plus polluant à extraire (pétrole offshore profond, sables bitumineux, pétrole de schiste).
La “fin de l’ère pétrolière” : pénurie géologique ou choix climatique ?
On imagine spontanément la fin du pétrole comme une station-service à sec, un jour de 2050. Dans la réalité, les rapports récents convergent vers une autre image : le principal facteur de déclin du pétrole ne sera probablement pas la pénurie géologique, mais les contraintes climatiques et économiques.
Ce que disent les scénarios climatiques
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) indique qu’afin d’avoir une chance raisonnable de limiter le réchauffement à +1,5°C ou +2°C, une grande partie des réserves fossiles déjà découvertes ne doit pas être brûlée.
Une étude publiée dans Nature (P. W. Speirs et A. McGlade, 2015) estimait par exemple que, pour respecter l’objectif 2°C :
- environ un tiers des réserves de pétrole ;
- la moitié des réserves de gaz ;
- et plus de 80 % des réserves de charbon
devraient rester dans le sous-sol. D’autres travaux plus récents vont même plus loin pour l’objectif 1,5°C.
En parallèle, l’AIE a publié en 2021 un scénario « zéro émission nette en 2050 » qui montre que :
- la demande mondiale de pétrole doit baisser de près de 75 % entre 2020 et 2050 ;
- aucun nouveau grand projet d’exploration pétrolière ne serait nécessaire si l’on respecte ce scénario.
Dans ce cadre, la « fin de l’ère pétrolière » ne signifie pas que les réserves sont vides, mais que nous choisissons – ou sommes contraints – d’en consommer beaucoup moins pour des raisons climatiques, réglementaires et économiques.
Un tournant déjà visible dans certains secteurs
Dans les pays de l’OCDE, la consommation de carburants routiers plafonne ou diminue déjà, sous l’effet combiné :
- de l’amélioration de l’efficacité des moteurs ;
- du développement des véhicules hybrides et électriques ;
- des politiques de mobilité (zones à faibles émissions, transports en commun) ;
- de changements de comportements (covoiturage, télétravail, vélo urbain).
En revanche, la demande reste élevée et en croissance dans beaucoup de pays émergents, où l’accès à l’énergie demeure un enjeu de développement. C’est ce jeu de vases communicants qui rend les projections complexes.
La plupart des scénarios de l’AIE ou de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) envisagent désormais un “pic de demande” (c’est-à-dire un maximum de consommation) entre les années 2020 et 2030, suivi d’un déclin plus ou moins rapide selon les politiques climatiques mises en œuvre.
Le pétrole, ce n’est pas que l’essence : où va réellement chaque baril ?
On associe spontanément le pétrole aux voitures, mais son usage est beaucoup plus large. Selon l’AIE, la répartition moyenne d’un baril de pétrole raffiné ressemble à ceci (avec des variations selon les pays) :
- Carburants pour le transport routier (essence, diesel) : environ 45–50 % ;
- Kérosène pour l’aviation : 8–10 % ;
- Fioul domestique et fioul lourd (chauffage, industrie, transport maritime) : 15–20 % ;
- Pétrochimie (matière première pour plastiques, solvants, engrais azotés via le gaz associé, etc.) : 10–15 % ;
- Autres produits (bitume, lubrifiants, cires, etc.) : quelques pourcents.
La transition hors de l’ère pétrolière n’implique pas seulement des voitures électriques. Elle suppose également :
- de remplacer ou réduire l’usage de kérosène (aviation plus efficace, biocarburants avancés, sobriété sur les vols) ;
- de décarboner le transport maritime (voiliers modernes, carburants de synthèse, électricité, hydrogène, ammoniac) ;
- de trouver des alternatives à la pétrochimie fossile (matières premières biosourcées, recyclage des plastiques, réduction des usages inutiles).
Autrement dit, la “fin de l’ère pétrolière” est un changement de système qui touche la mobilité, l’industrie, l’agriculture (engrais azotés, machinisme), les infrastructures (bitume) et même nos objets du quotidien (emballages, textiles synthétiques, électronique).
Que se passe-t-il quand la production décline ? Impacts économiques et sociaux
Un déclin de la production ou de la consommation de pétrole n’est pas neutre. Chaque fois que le prix du baril a fortement varié, on a observé des répercussions économiques et sociales importantes.
Des crises liées aux chocs pétroliers
Les années 1970 ont été marquées par deux chocs pétroliers majeurs, avec une multiplication par 3 à 4 du prix du baril en quelques années. Résultat :
- ralentissement économique dans de nombreux pays importateurs ;
- inflation forte, tensions sociales ;
- mais aussi premières politiques d’efficacité énergétique (isolation des bâtiments, développement du nucléaire en France, promotion des transports en commun).
Plus récemment, la hausse brutale des prix de l’énergie a joué un rôle clé dans des mouvements sociaux comme les « gilets jaunes » en France, où l’augmentation de la taxe carbone sur les carburants a cristallisé un sentiment d’injustice, surtout en zones rurales et périurbaines.
Le risque des “actifs échoués”
Si le monde s’engage réellement sur une trajectoire compatible avec les objectifs climatiques, une partie des infrastructures pétrolières (gisements, pipelines, raffineries) pourrait devenir non rentable avant leur amortissement total. C’est ce qu’on appelle des actifs échoués.
Ce risque concerne :
- les compagnies pétrolières et gazières, exposées à des pertes financières massives si la demande baisse plus vite que prévu ;
- les pays très dépendants des revenus pétroliers (certains États du Golfe, du continent africain ou d’Amérique latine) ;
- les investisseurs (banques, fonds de pension) qui financent ces infrastructures.
C’est aussi pour cela qu’on parle de plus en plus de stratégie de sortie du pétrole anticipée et organisée, plutôt que de laisser le marché ou la géologie imposer un ajustement brutal.
Ce que l’on sait, ce qui reste incertain
Sur le pétrole, il existe beaucoup d’idéologies… mais aussi des points bien établis scientifiquement, et d’autres qui restent ouverts.
Ce qui est solidement établi
- Le pétrole est une ressource non renouvelable à l’échelle humaine : son temps de formation géologique est largement supérieur à notre rythme de consommation.
- La production des gisements individuels suit en général une courbe en cloche, avec un pic puis un déclin (modèle de Hubbert), même si les détails varient.
- La combustion du pétrole est un contributeur majeur du changement climatique : selon le GIEC, les combustibles fossiles représentent environ 75 % des émissions mondiales de CO₂ liées à l’énergie et à l’industrie.
- Pour respecter les objectifs +1,5°C ou +2°C, une part importante des réserves fossiles connues doit rester dans le sol.
Ce qui reste incertain ou débattu
- La date précise du pic de production ou de demande mondiale (années 2020, 2030, ou au-delà selon les scénarios) ;
- La vitesse de déclin après le pic : baisse graduelle ou chute rapide, en fonction des politiques publiques, de l’innovation, de la situation géopolitique ;
- Le rôle des technologies non conventionnelles (pétrole de schiste, offshore très profond, sables bitumineux) : prolonger temporairement l’ère pétrolière au prix de coûts plus élevés et d’impacts environnementaux accrus, ou être rapidement freinés par les contraintes climatiques et sociales.
Que peut-on faire, à notre échelle et à l’échelle collective ?
On pourrait se dire : « Tout cela dépasse largement ma sphère d’action ». C’est vrai en partie : les décisions des États et des grandes entreprises pèsent lourd. Mais la sortie progressive de l’ère pétrolière se joue aussi dans des milliers de choix quotidiens, d’achats, de votes, de projets locaux.
À l’échelle individuelle
- Réduire la dépendance à la voiture thermique quand c’est possible :
- covoiturage ;
- usage des transports en commun ;
- vélo ou marche pour les courtes distances ;
- télétravail partiel si compatible avec votre métier.
- Optimiser l’usage de son véhicule si l’on ne peut pas s’en passer :
- entretenir correctement le moteur (pression des pneus, vidanges) ;
- conduite souple (l’éco-conduite peut réduire la consommation de 10 à 20 %) ;
- mutualiser les trajets (courses regroupées, organisation des déplacements).
- Réduire sa consommation de produits pétrosourcés :
- limiter les emballages plastiques à usage unique ;
- privilégier les objets durables, réutilisables, réparables ;
- choisir des textiles moins dépendants des fibres synthétiques (polyester, nylon) quand c’est cohérent.
- s’informer sur l’empreinte carbone de ses déplacements (simulateurs en ligne, applications) pour arbitrer entre avion, train, voiture, etc.
À l’échelle des collectivités et des entreprises
- Développer des alternatives de mobilité :
- aménagements cyclables sécurisés ;
- offre de transports en commun attractive ;
- logistique urbaine optimisée (livraisons mutualisées, véhicules moins émetteurs).
- Accélérer la rénovation énergétique des bâtiments, pour réduire le recours aux combustibles fossiles pour le chauffage (fioul, gaz associé).
- Électrifier les usages quand c’est pertinent :
- remplacer les chaudières fioul par des pompes à chaleur ou des réseaux de chaleur renouvelables ;
- développer des flottes de véhicules utilitaires électriques ou au biogaz.
- Repenser les modèles d’affaires dans l’industrie pétrochimique et les matériaux :
- écoconception ;
- réduction et substitution du plastique ;
- recours à des matières biosourcées quand le bilan global (sols, eau, biodiversité) est satisfaisant.
À l’échelle des politiques publiques, les leviers sont connus et déjà documentés par l’AIE, l’ADEME, le GIEC :
- plans de sortie progressive des subventions aux énergies fossiles ;
- normes d’efficacité énergétique pour les véhicules, les bâtiments, les appareils ;
- structuration de filières industrielles alternatives (batteries, transports en commun, rénovation, énergies renouvelables) pour limiter les chocs sociaux liés au déclin du pétrole ;
- politiques de justice sociale (transferts, accompagnement) pour que la transition ne pèse pas uniquement sur les ménages les plus fragiles et les territoires dépendants du pétrole.
La fin de l’ère pétrolière, ce n’est ni l’apocalypse énergétique annoncée par certains, ni une transition “fluide et indolore” comme le promettent parfois les discours trop optimistes. C’est un changement profond, déjà commencé, dont l’issue dépendra de notre capacité à anticiper, à débattre des choix de société et à organiser, plutôt qu’à subir, la sortie progressive d’une énergie qui a façonné le XXe siècle.
En gardant en tête deux repères simples – le pétrole est non renouvelable à notre échelle de temps, et nous ne pouvons pas brûler tout ce qui est dans le sous-sol sans dépasser les limites climatiques – on dispose déjà d’une boussole pour orienter les décisions, du plein d’essence du matin aux politiques d’investissement de long terme.
