Une facture d’électricité qui grimpe, des annonces de nouveaux réacteurs, des débats passionnés sur la fermeture ou la prolongation des centrales… En France, parler d’énergie, c’est très vite parler de nucléaire. Mais quelle place cette technologie peut-elle réellement occuper dans un mix énergétique bas carbone ? Est-ce un pilier incontournable de la transition ou un frein au développement des renouvelables ?
Pour y voir clair, il faut quitter les slogans et revenir à trois niveaux d’analyse : le climat (émissions de CO₂), les impacts environnementaux globaux (risques, ressources, déchets) et les réalités économiques (coûts, délais, dépendances). Avec, en toile de fond, une question très pratique : à quoi ressemble un système électrique qui alimente nos usages quotidiens tout en restant compatible avec les objectifs climat ?
Pourquoi le nucléaire est au cœur des débats énergie-climat
En France, le nucléaire représente environ 65 à 70 % de la production d’électricité selon les années (données RTE 2022). C’est l’un des taux les plus élevés au monde. Résultat : l’électricité française émet en moyenne autour de 50 gCO₂/kWh, contre environ 400 gCO₂/kWh en Allemagne ou plus de 700 gCO₂/kWh dans des pays très charbonnés (données AIE).
Dans la hiérarchie des enjeux climatiques, cela compte beaucoup. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que le nucléaire émet environ 3 à 12 gCO₂e/kWh sur l’ensemble de son cycle de vie (construction, extraction de l’uranium, fonctionnement, démantèlement). C’est comparable à l’éolien et nettement inférieur au gaz (environ 400–500 gCO₂e/kWh) ou au charbon (800–1000 gCO₂e/kWh).
C’est la raison pour laquelle :
- Le GIEC considère le nucléaire comme une des options bas carbone disponibles.
- L’Agence internationale de l’énergie (AIE) intègre le nucléaire dans la plupart de ses scénarios de neutralité carbone.
- En France, les rapports de RTE (« Futurs énergétiques 2050 ») montrent que des trajectoires avec ou sans nouveau nucléaire peuvent permettre d’atteindre la neutralité carbone, mais avec des contraintes très différentes.
Mais attention : basse émission de CO₂ ne signifie pas absence d’impact environnemental. C’est justement ce qui rend le débat complexe.
Un atout climatique majeur, mais pas une énergie « propre »
Le principal avantage du nucléaire, c’est sa très faible contribution au réchauffement climatique par kWh produit. C’est un fait robuste, confirmé par de nombreuses analyses de cycle de vie (ACV). Cependant, parler d’« énergie propre » au sens large est abusif.
Parmi les impacts à prendre en compte :
- Extraction et traitement de l’uranium : mines (notamment au Niger, au Kazakhstan, au Canada) avec impacts sur les sols, l’eau, la santé des travailleurs, comme documenté par l’OMS et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
- Construction des centrales : béton, acier, métaux, avec une empreinte matérielle non négligeable, même si elle est répartie sur plusieurs décennies de production.
- Consommation d’eau : le refroidissement des réacteurs nécessite de grandes quantités d’eau, prélevée dans les fleuves ou en mer, avec des rejets d’eau plus chaude qui peuvent affecter les écosystèmes aquatiques.
- Déchets radioactifs : volumes faibles en comparaison des déchets industriels classiques, mais durée de toxicité extrêmement longue pour les plus radioactifs (plusieurs centaines de milliers d’années pour certains radionucléides).
On a donc une énergie très performante sur le climat, mais qui pose des questions lourdes sur les risques, la gestion du long terme et l’acceptabilité sociale.
Les principaux risques et impacts environnementaux
Quand on parle de nucléaire, les mêmes images reviennent souvent : Tchernobyl, Fukushima, les fûts de déchets, la peur de l’accident majeur. Là encore, distinguer les risques réels des représentations est essentiel.
1. Les accidents majeurs
Les deux grandes catastrophes historiques (Tchernobyl en 1986, Fukushima en 2011) ont eu des impacts humains et environnementaux massifs. L’OMS et le Comité scientifique des Nations unies sur les effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) estiment :
- Pour Tchernobyl : plusieurs dizaines de morts aigus avérés, des milliers de cancers de la thyroïde attribuables à l’accident, et une contamination durable de vastes territoires.
- Pour Fukushima : pas de décès aigus liés directement aux radiations, mais d’importants impacts psychosociaux, des déplacements de population à long terme et une contamination locale des sols et de l’eau.
Ces événements restent extrêmement rares, mais leurs conséquences sont lourdes et fortement médiatisées. Statistiquement, le nombre de morts par kWh produit reste cependant inférieur à celui du charbon, du pétrole ou même du gaz (données AIE, Our World in Data). C’est ce paradoxe qui alimente la controverse : risque très faible en fréquence, mais très élevé en gravité potentielle.
2. Les déchets radioactifs
En France, environ 2 kg de déchets à haute activité et à vie longue sont produits par habitant sur toute la durée d’exploitation du parc actuel (données Andra). C’est peu en masse, mais ces déchets restent dangereux sur des durées qui dépassent de loin les sociétés humaines actuelles. Le projet de stockage géologique profond (Cigéo) à Bure illustre cette difficulté : comment garantir la sûreté sur des centaines de milliers d’années ?
Les autorités de sûreté et les experts considèrent que la solution géologique profonde est techniquement la plus robuste aujourd’hui. Mais la controverse porte sur :
- La réversibilité du stockage.
- Le choix du site et l’acceptation locale.
- La gouvernance sur le très long terme.
3. L’eau et la biodiversité
Les centrales prélèvent d’importants volumes d’eau pour le refroidissement. Une partie est restituée plus chaude, ce qui peut affecter la faune et la flore aquatiques et contribuer au stress thermique des cours d’eau, surtout lors des canicules. En période de sécheresse, certains réacteurs doivent réduire leur puissance ou être arrêtés, comme cela a été le cas lors des étés 2019 et 2022 en France.
4. L’extraction de l’uranium
Les impacts miniers sont souvent éloignés des pays consommateurs d’électricité nucléaire. Les études menées autour d’anciennes mines exploitées par Areva/Orano en Afrique de l’Ouest ont fait état de préoccupations sur la gestion des stériles, la contamination de l’eau et les conditions de travail. Des efforts de réhabilitation existent, mais le bilan complet reste controversé et dépend des sites.
Coûts, délais et dépendances : ce que disent les chiffres
Au-delà des enjeux environnementaux, la place du nucléaire dans un mix bas carbone dépend aussi de sa compétitivité et de sa capacité à être déployé à temps.
Des coûts très sensibles aux retards
Les nouveaux réacteurs de type EPR (Flamanville en France, Olkiluoto en Finlande, Hinkley Point C au Royaume-Uni) ont connu des dérives importantes de coûts et de délais. Par exemple, Flamanville a vu son budget estimé passer d’environ 3,3 milliards d’euros à plus de 13 milliards, avec plus de 10 ans de retard (données Cour des comptes).
Les analyses de coûts actualisés de l’électricité (LCOE) montrent que :
- Les centrales nucléaires existantes, déjà amorties, produisent une électricité peu coûteuse.
- Les nouveaux projets peuvent devenir très chers si les chantiers dérapent, surtout comparés à l’éolien et au solaire, dont les coûts ont baissé de 60 à 90 % en dix ans.
Dépendance au combustible
La France importe 100 % de son uranium, mais :
- Les ressources sont géographiquement plus diversifiées que le gaz ou le pétrole.
- Les stocks stratégiques peuvent couvrir plusieurs années de consommation.
La dépendance existe donc, mais elle est différente de celle liée aux énergies fossiles, souvent concentrées dans quelques pays clés.
Nucléaire et renouvelables : opposition ou complémentarité ?
On présente souvent le débat comme un duel : nucléaire contre renouvelables. Or, la question pertinente est plutôt : comment concevoir un système électrique qui combine au mieux les atouts de chaque source tout en respectant le climat, la biodiversité et les contraintes sociales ?
Nucléaire : une production pilotable
Une centrale nucléaire peut produire en continu, de manière stable, indépendamment des conditions météorologiques. En pratique, les réacteurs peuvent moduler leur puissance, mais ils ne sont ni aussi flexibles ni aussi rapides à démarrer/arrêter que certaines centrales à gaz ou que des moyens de stockage.
Renouvelables : variabilité et complémentarités
L’éolien et le solaire dépendent du vent et du soleil. Leur production est dite variable et partiellement prévisible. Pour garantir à tout moment l’équilibre entre offre et demande, il faut :
- Des moyens pilotables (hydraulique, biomasse, gaz, nucléaire).
- Des interconnexions entre pays.
- Des dispositifs de stockage (barrages, batteries, hydrogène, etc.).
- Des efforts sur la sobriété et l’efficacité énergétique.
Les scénarios de RTE montrent que des mix à 100 % renouvelables sont techniquement possibles, mais qu’ils nécessitent :
- Un développement massif et rapide des capacités renouvelables.
- Beaucoup de flexibilité (stockage, pilotage de la demande, réseaux).
- Des investissements importants dans les infrastructures.
Les mix incluant du nucléaire réduisent certains besoins de flexibilité mais maintiennent les questions de sûreté, de déchets et de coûts des nouveaux réacteurs.
Que disent les scénarios bas carbone ?
Pour sortir des postures, il est utile de regarder ce que proposent les grands scénarios compatibles avec l’Accord de Paris.
À l’échelle mondiale
- Le GIEC et l’AIE incluent tous au moins une partie de nucléaire dans la plupart de leurs trajectoires de réchauffement limité à 1,5–2 °C.
- Certains scénarios misent davantage sur les renouvelables, d’autres sur un mix combiné. Aucun ne repose sur le nucléaire seul.
En France : les scénarios RTE
Les travaux « Futurs énergétiques 2050 » analysent plusieurs scénarios :
- Des scénarios 100 % renouvelables (N1, N2) où le nucléaire est progressivement abandonné.
- Des scénarios avec nouveau nucléaire (M, N03, etc.) où des EPR ou réacteurs de nouvelle génération complètent les renouvelables.
Les enseignements principaux sont :
- Tous les scénarios compatibles avec la neutralité carbone nécessitent une baisse massive de la consommation d’énergie, surtout fossile.
- Les scénarios sans nouveau nucléaire demandent un déploiement très rapide et très important d’éolien et de solaire, ainsi que de grandes capacités de flexibilité.
- Les scénarios avec nouveau nucléaire sont un peu moins exigeants sur la taille des parcs renouvelables, mais très sensibles aux hypothèses de coûts et de délais des nouveaux réacteurs.
En résumé, le nucléaire n’est ni indispensable dans l’absolu, ni facilement remplaçable à court terme sans efforts très intenses sur les autres leviers.
Idées reçues fréquentes autour du nucléaire
Quelques affirmations reviennent régulièrement dans les discussions. Les passer au crible aide à clarifier le débat.
- « Le nucléaire règle tout le problème climatique »
Faux. Le nucléaire produit de l’électricité, qui ne représente qu’une partie des émissions. Les secteurs du transport, du bâtiment, de l’industrie restent massivement dépendants des combustibles fossiles. Décarboner l’électricité est nécessaire, mais loin d’être suffisant. - « Les renouvelables peuvent remplacer le nucléaire du jour au lendemain »
Pas dans les conditions actuelles. Le rythme de déploiement, les besoins de réseaux, de stockage et de flexibilité exigent des décennies d’investissements. Une sortie rapide du nucléaire sans solution de remplacement pilotable conduit en pratique à recourir davantage au gaz ou au charbon, comme on l’a observé en Allemagne après l’arrêt des réacteurs. - « Le nucléaire ne sert à rien, il sera dépassé par les batteries »
Les technologies de stockage progressent vite, mais elles ont des limites (coût, matériaux, durée de stockage). À l’horizon 2050, les scénarios sérieux considèrent généralement un panachage : renouvelables + stockage + moyens pilotables (nucléaire, hydraulique, parfois un peu de gaz décarboné). - « Les déchets sont insolubles, donc il faut tout arrêter »
La question des déchets est en effet considérée comme l’un des points les plus problématiques du nucléaire. Techniquement, des solutions de stockage existent et sont jugées sûres par de nombreuses autorités. Le débat porte surtout sur la durée, la gouvernance, l’éthique intergénérationnelle et l’acceptation locale. Minimiser le problème serait irresponsable, mais il ne rend pas mécaniquement impossible tout usage du nucléaire.
Que peuvent faire citoyens, collectivités et entreprises ?
Le choix de la place du nucléaire relève de décisions nationales et industrielles. Pour autant, chacun a une marge d’action, directe ou indirecte.
Ce que l’on sait aujourd’hui
- Le nucléaire est une des sources d’électricité les plus faibles en émissions de CO₂ sur l’ensemble de son cycle de vie.
- Les risques d’accident majeur sont très faibles en fréquence mais élevés en gravité. Les contrôles de sûreté sont cruciaux et doivent rester indépendants.
- Les déchets radioactifs de haute activité posent une question de long terme qui n’a pas d’équivalent dans d’autres filières énergétiques.
- Un mix bas carbone sans nucléaire est techniquement possible, mais suppose un développement massif des renouvelables, des réseaux et du stockage, avec des implications fortes en matière d’occupation des sols et d’acceptabilité locale.
Ce qui reste incertain
- Les coûts réels et les délais des futurs réacteurs (EPR2, petits réacteurs modulaires).
- L’acceptabilité sociale à long terme du stockage géologique profond des déchets.
- Le rythme de progrès des technologies de stockage et de flexibilité, déterminant pour les scénarios très renouvelables.
- Les évolutions politiques et géopolitiques qui peuvent modifier les stratégies énergétiques.
Ce que chacun peut faire, à son niveau
Côté citoyens
- Réduire sa consommation d’énergie (chauffage, climatiseurs, appareils en veille) : c’est le levier le plus immédiat, quelle que soit la part de nucléaire dans le mix.
- Choisir, quand c’est possible, des offres d’électricité qui soutiennent le développement des renouvelables, tout en restant attentif aux garanties d’origine et aux labels.
- S’informer via des sources diversifiées (rapports RTE, GIEC, AIE, ASN) pour se faire un avis éclairé, au-delà des slogans pro ou anti.
Côté collectivités
- Développer des projets locaux d’énergies renouvelables (solaire en toiture, éolien citoyen, réseaux de chaleur), qui renforcent la résilience territoriale, avec ou sans nucléaire au niveau national.
- Agir sur la demande : rénovation thermique des bâtiments publics, mobilité durable, urbanisme sobre en énergie.
- Organiser des débats publics et des démarches de concertation autour des projets énergétiques, pour que les choix soient discutés et compris.
Côté entreprises
- Mesurer et réduire leur empreinte carbone globale, y compris au-delà de l’électricité (matières premières, transports, process industriels).
- Investir dans l’efficacité énergétique (process, éclairage, froid, chaleur fatale), souvent rentable à moyen terme.
- S’engager dans des contrats d’achat d’électricité renouvelable (PPA) ou des projets d’autoproduction, qui complètent le mix national.
La place du nucléaire dans un mix énergétique bas carbone n’a pas de réponse simple et universelle. Elle dépend des priorités que chaque société se donne : rapidité de décarbonation, acceptabilité des risques, rapport au long terme, tolérance aux grands projets industriels, capacités d’investissement. Mais une chose est sûre : moins nous consommons d’énergie, et mieux nous l’utilisons, plus nous gagnons de marges de manœuvre pour décider sereinement quelles technologies nous voulons – ou ne voulons pas – voir dans notre paysage énergétique.
