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Les aires marines protégées, outil efficace ou vitrine verte pour la protection des océans

Les aires marines protégées, outil efficace ou vitrine verte pour la protection des océans

Les aires marines protégées, outil efficace ou vitrine verte pour la protection des océans

Lorsque vous regardez une carte des océans, une chose peut rassurer : de grandes zones colorées s’affichent comme « aires marines protégées ». Sur le papier, plus de 8 % de la surface des océans mondiaux est aujourd’hui classée en aire protégée, contre à peine 1 % au début des années 2000, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Mais derrière ces chiffres en apparence encourageants, une question dérange : protégeons-nous vraiment la mer… ou surtout notre image ?

Dans cet article, on va regarder de près ce que recouvrent réellement ces aires marines protégées (AMP), ce qui fonctionne, ce qui relève du « verdissement » politique, et comment distinguer une protection efficace d’une simple zone dessinée sur une carte.

Que recouvre vraiment le terme « aire marine protégée » ?

Sur le plan juridique, une aire marine protégée désigne une zone délimitée en mer où l’on met en place des mesures spécifiques pour protéger la biodiversité, les habitats, les ressources halieutiques ou certains services écosystémiques (tourisme, protection du littoral, puits de carbone, etc.).

Problème : cette définition est très large. Elle inclut des situations très différentes :

Autrement dit, dire que « 8 % des océans sont protégés » ne dit rien de l’intensité de cette protection. C’est un peu comme dire que 30 % d’une ville est en « zone verte » sans préciser s’il s’agit d’un parc urbain, d’un terrain vague pollué ou d’un champ de monoculture intensive.

Les scientifiques insistent donc de plus en plus sur la notion de « protection forte », qui désigne les zones à très faible pression humaine, par exemple les réserves intégrales ou « no-take zones » (zones sans prélèvements). À l’échelle mondiale, ces aires à protection réellement stricte représenteraient moins de 3 % de l’océan, selon plusieurs synthèses publiées depuis 2020 dans des revues comme Marine Policy ou Science.

Que disent les études sur l’efficacité écologique des aires marines protégées ?

Sur le plan scientifique, le débat est beaucoup moins ambigu : les AMP bien gérées fonctionnent. De nombreuses méta-analyses (notamment celles de l’équipe de Callum Roberts ou de Enric Sala) convergent sur quelques résultats robustes :

Un exemple souvent cité est celui de la réserve intégrale de Cabo Pulmo au Mexique. Créée en 1995, elle a vu la biomasse de poissons augmenter de plus de 400 % en 10 à 15 ans. On observe des résultats similaires dans certaines AMP de Méditerranée (Cerbère-Banyuls, réserve de Scandola en Corse, etc.) lorsqu’elles sont effectivement surveillées et que le braconnage reste limité.

Attention toutefois : ces succès sont liés à quelques conditions bien identifiées :

Quand ces conditions ne sont pas réunies, les gains écologiques sont faibles, voire inexistants. Une étude publiée dans Nature en 2018 a montré que beaucoup d’AMP dites « multiples usages » avaient des indicateurs de biodiversité similaires à des zones non protégées.

Outil de protection ou vitrine politique ? Le problème des « aires sur le papier »

Si les bénéfices sont si clairs, pourquoi les AMP sont-elles parfois qualifiées de « vitrine verte » ? La réponse tient largement dans la manière dont certains États cherchent à atteindre des objectifs internationaux.

En 2010, les pays parties à la Convention sur la diversité biologique se sont engagés à protéger 10 % des zones marines. En 2022, lors de la COP15 biodiversité, un nouvel objectif a été fixé : 30 % des terres et des mers protégées d’ici 2030 (le fameux « 30×30 »). Ces chiffres ont un immense impact politique : ils sont faciles à communiquer, à afficher dans les discours et les rapports nationaux.

Résultat : plusieurs gouvernements ont créé, parfois très rapidement, de grandes aires marines hauturières dans des zones éloignées des côtes, peu exploitées, où la pression humaine est encore limitée. L’effort réel de réduction d’activité est donc faible, mais le gain statistique en « pourcentage d’océan protégé » est maximal.

Par ailleurs, de nombreuses AMP souffrent de trois faiblesses récurrentes :

C’est dans ces cas que l’on parle parfois de « protection de papier » ou de « vitrine verte » : on a une aire marquée sur la carte, utile dans les bilans internationaux, mais dont l’impact réel sur les écosystèmes reste très limité.

Les critiques : des AMP qui déplacent les problèmes plutôt qu’elles ne les résolvent ?

Les aires marines protégées ne font pas l’unanimité, y compris parmi les scientifiques et les ONG. Plusieurs critiques reviennent régulièrement :

Enfin, certains chercheurs soulignent que les AMP ne peuvent pas, à elles seules, compenser des pressions globales comme le réchauffement climatique ou l’acidification des océans. Protéger un récif corallien localement n’empêche pas la température de l’eau de monter ni le pH de baisser. Les AMP peuvent augmenter la résilience des écosystèmes (leur capacité à encaisser les chocs), mais elles ne remplacent pas une réduction massive des émissions de gaz à effet de serre.

Autrement dit : une politique marine crédible associe des AMP bien conçues à des mesures plus larges sur la pêche, la pollution, le climat et l’aménagement du littoral. Les aires protégées ne sont qu’un des outils de la boîte, pas une baguette magique.

Quand les aires marines protégées deviennent un levier socio-économique

Réduire les AMP à un simple débat « efficacité écologique vs greenwashing » serait pourtant incomplet. Sur le terrain, bien des projets montrent que ces aires peuvent être des leviers socio-économiques quand elles sont co-construites avec les acteurs locaux.

On observe souvent, après quelques années de mise en place :

En Méditerranée française, plusieurs réserves contribuent par exemple à la visibilité du littoral dans une logique de « destination durable ». À l’échelle internationale, des pays comme le Costa Rica ou les Palaos utilisent les AMP comme vitrine d’un positionnement « green » qui attire des financements et un tourisme relativement plus responsable.

Mais là encore, tout dépend des modalités :

La gouvernance des AMP – qui décide, qui surveille, qui bénéficie – est donc aussi déterminante que la surface protégée ou le niveau de restriction.

Comment reconnaître une aire marine protégée réellement efficace ?

Pour un citoyen, une collectivité ou même une entreprise souhaitant s’engager, il n’est pas toujours évident de distinguer une AMP « vitrine » d’une AMP « robuste ». Quelques critères concrets peuvent servir de grille de lecture :

Une AMP qui coche ces cases a de bonnes chances d’être autre chose qu’un simple outil de communication. À l’inverse, une grande zone proclamée « protégée » sans moyens, sans suivi, sans implication locale, risque de rester largement symbolique.

Ce que cela implique pour les politiques publiques

Pour les États, la question n’est plus seulement « combien de pourcents d’océans sont protégés ? », mais « protège-t-on les bons endroits, avec les bons outils, et avec quels résultats mesurables ? ».

Les recherches récentes suggèrent plusieurs pistes :

Dans ce contexte, l’efficacité des AMP devient moins un débat idéologique qu’une question d’ingénierie de politiques publiques : quelle combinaison de surface, de niveau de restriction, de moyens de contrôle et de participation donne les meilleurs résultats pour un coût acceptable ?

Que pouvons-nous faire, à notre échelle, face à ces enjeux océaniques ?

Les océans peuvent sembler loin du quotidien. Pourtant, nos choix de consommation, de vacances, de mobilisation citoyenne ont un impact indirect sur la qualité et l’ambition des AMP.

Quelques leviers réalistes :

En résumé, les aires marines protégées ne sont ni un gadget marketing, ni une solution miracle. Ce sont des outils puissants lorsque les règles sont claires, les moyens suffisants et la gouvernance partagée. À défaut, elles risquent de se réduire à de jolies zones colorées sur une carte, rassurantes pour nos consciences, beaucoup moins pour les écosystèmes marins.

Ce que l’on sait aujourd’hui :

Ce qui reste incertain :

Ce que chacun peut faire :

C’est à cette condition que les aires marines protégées pourront passer, durablement, du statut de symbole rassurant à celui d’outil structurant pour la résilience des océans.

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