Lorsque vous achetez un t-shirt, souscrivez une assurance ou commandez un repas livré à domicile, vous financez bien plus qu’un produit ou un service. Vous soutenez aussi un modèle d’entreprise. Depuis quelques années, une nouvelle catégorie est apparue dans le paysage français : les « entreprises à mission ». Elles promettent de concilier performance économique et intérêt général. Sont-elles vraiment un levier pour transformer l’économie vers plus de durabilité, ou seulement un vernis supplémentaire de communication ?
Entreprise à mission : de quoi parle-t-on exactement ?
En France, le terme « entreprise à mission » n’est pas un slogan marketing. C’est un statut juridique créé par la loi Pacte (2019). Pour en bénéficier, une société doit :
On est donc au-delà de la simple RSE (responsabilité sociétale des entreprises), souvent gérée comme un « plus » périphérique. Ici, les engagements de durabilité sont ancrés dans les statuts. En théorie, le conseil d’administration et la direction doivent arbitrer leurs décisions au regard de cette mission, pas seulement de la rentabilité financière.
Au 1er semestre 2024, le Ministère de l’Économie recensait plus de 1 200 entreprises à mission en France, contre une centaine à peine en 2020. La majorité sont des PME, mais on compte aussi des acteurs connus comme MAIF, la Camif ou La Poste.
Question clé : cette mission change-t-elle vraiment la manière de produire, de s’approvisionner, de transporter, d’embaucher ? Ou reste-t-elle cantonnée aux rapports annuels ?
Ce que dit la loi (et ce qu’elle ne dit pas)
La loi Pacte introduit trois niveaux :
Pour l’environnement, les points forts du cadre sont :
Mais la loi a aussi des limites importantes :
Autrement dit, l’entreprise à mission encadre davantage le « comment » (gouvernance, suivi, transparence) que le « combien » (tonnes de CO₂ évitées, hectares de sols protégés). C’est un cadre de transformation, pas une garantie de performance environnementale élevée.
En quoi les entreprises à mission peuvent changer la donne pour la durabilité ?
Pour évaluer leur potentiel, il faut regarder les impacts réels sur trois grands leviers : le modèle d’affaires, la chaîne de valeur et la gouvernance.
1. Faire évoluer le modèle d’affaires
Une entreprise à mission crédible ne se contente pas de « verdir » ses pratiques existantes. Elle questionne ce qu’elle vend, à qui, et avec quels effets environnementaux.
Quelques exemples concrets :
Ces choix ont un coût à court terme (investissements, changement de fournisseurs, transformation des offres), mais ils peuvent créer de nouveaux marchés : réparation, location, seconde main, mutualisation d’équipements… Des activités souvent moins consommatrices de ressources que la vente de produits neufs.
2. Agir sur la chaîne de valeur
Les principaux impacts environnementaux d’une entreprise se situent rarement dans ses seuls bâtiments ou véhicules. Selon le GHG Protocol (cadre international de comptabilité carbone), 70 à 90 % des émissions d’une entreprise proviennent souvent du « Scope 3 » : fournisseurs, usage des produits, fin de vie.
Une entreprise à mission a un levier puissant sur ce Scope 3 si elle intègre dans sa mission :
Par exemple, un fabricant d’électroménager à mission peut décider de :
Là encore, le cadre « mission » ne garantit pas que ces choix seront faits, mais il pousse à articuler les décisions commerciales avec les objectifs environnementaux affichés.
3. Transformer la gouvernance et les indicateurs
La mission doit être suivie par un comité dédié, distinct des instances purement financières. Ce comité peut inclure des profils extérieurs : scientifiques, ONG, représentants de salariés, voire de collectivités locales.
Ce changement est loin d’être symbolique. Dans les entreprises étudiées par les chercheurs de Mines Paris – PSL et de l’Institut de l’Entreprise (études 2021–2023 sur les entreprises à mission), on observe :
En clair, la performance environnementale ne reste plus cantonnée à un rapport RSE annuel, mais pèse davantage dans les arbitrages quotidiens.
Idées reçues, limites et risques de dérive
Comme toute innovation réglementaire, les entreprises à mission suscitent des attentes très fortes… et parfois irréalistes.
Idée reçue n°1 : « Une entreprise à mission est forcément vertueuse »
En pratique, le statut dit surtout qu’une entreprise s’est engagée à faire évoluer sa trajectoire, dans un cadre plus contraignant que la moyenne. Cela ne signifie pas :
Les études disponibles (par exemple, les premiers bilans de l’Observatoire des entreprises à mission) montrent une diversité de situations : certaines entreprises engagent de vraies transformations de leur chaîne de valeur, d’autres en sont à un stade plus déclaratif.
Idée reçue n°2 : « C’est du greenwashing légal »
Le risque de greenwashing existe clairement, notamment lorsque la mission reste vague ou centrée sur des actions périphériques (mécénat, compensation carbone) sans toucher au cœur de l’activité.
Mais le cadre juridique introduit plusieurs garde-fous par rapport à un pur marketing :
Autre élément important : la réglementation européenne sur les allégations environnementales (proposition de directive « Green Claims ») va durcir les conditions d’utilisation de certains arguments écologiques dans la communication. Une entreprise à mission reste soumise à ces mêmes règles.
Limites structurelles
Il faut aussi reconnaître les limites suivantes :
Autrement dit, elles peuvent être un levier, mais pas une baguette magique. La transformation structurelle de l’économie nécessite aussi des signaux prix, des interdictions claires (sur certains pesticides, par exemple) et des investissements publics massifs.
Ce que les études montrent déjà (et ce qui reste incertain)
Les travaux de recherche commencent à documenter l’effet des entreprises à mission, même si le recul est encore limité (statut créé en 2019).
Ce qui est plutôt bien établi à ce stade :
Ce qui reste incertain ou peu documenté :
Les premières évaluations d’impact sont en cours, mais il faudra sans doute une décennie de données pour mesurer les effets systémiques sur le climat et la biodiversité.
Que peuvent faire les citoyens, les collectivités et les entreprises ?
Les entreprises à mission ne sont pas seulement une affaire de juristes et de conseils d’administration. Elles peuvent devenir un outil collectif, si chacun s’en saisit.
En tant que consommateur ou épargnant
Sans changer totalement votre mode de vie du jour au lendemain, vous pouvez :
Chaque demande, chaque mail, chaque choix de fournisseur envoie un signal. Individuellement, l’effet est limité ; collectivement, cela pèse sur la stratégie des entreprises.
En tant que salarié
Vous pouvez :
Dans de nombreuses entreprises à mission étudiées, l’impulsion est venue de l’interne, via des collectifs de salariés sensibilisés aux enjeux climatiques.
Pour les collectivités territoriales
Les communes, intercommunalités et régions peuvent :
Les politiques locales d’aménagement (zones d’activités, transports, gestion des déchets) peuvent également être alignées avec les missions affichées par les entreprises du territoire, créant un effet de cohérence plutôt qu’un jeu de contraintes contradictoires.
Pour les entreprises elles-mêmes
Avant même de changer de statut, une direction peut :
Le statut d’entreprise à mission devient alors un outil de consolidation de cette démarche, plutôt qu’un point de départ purement symbolique.
Ce que l’on peut raisonnablement attendre des entreprises à mission
Les entreprises à mission ne transformeront pas à elles seules l’économie mondiale. Mais elles peuvent accélérer trois évolutions nécessaires à une économie plus durable :
Ce que l’on sait déjà : le statut pousse à plus de transparence, à une meilleure structuration des engagements et à une gouvernance plus ouverte. Ce qui reste à démontrer : l’ampleur de la réduction réelle des impacts environnementaux sur 10, 20 ou 30 ans, dans un contexte économique instable.
En attendant ces preuves à grande échelle, chacun peut utiliser ce levier à son niveau : en questionnant ses fournisseurs, en s’impliquant dans la stratégie de son entreprise, en soutenant les acteurs qui alignent progressivement leur modèle d’affaires avec les limites planétaires. La mission, pour une entreprise, n’est pas seulement un texte dans les statuts ; c’est la somme de milliers de décisions quotidiennes, prises ou contestées, par les personnes qui y travaillent et par celles qui la financent.