Les risques émergents liés aux substances chimiques dans les produits du quotidien et comment s’en protéger

Les risques émergents liés aux substances chimiques dans les produits du quotidien et comment s’en protéger

Vous commencez votre journée avec une douche, un dentifrice « blancheur », un déodorant longue durée, un café dans une capsule en aluminium, un pull technique « respirant » et un coup de spray sur la table de la cuisine. Rien d’extraordinaire. Pourtant, en quelques gestes, vous avez déjà été exposé à plusieurs dizaines de substances chimiques, dont certaines sont aujourd’hui considérées comme « émergentes » par les agences sanitaires.

Que recouvre exactement ce terme ? Ces substances sont-elles réellement dangereuses, ou est-ce un nouveau sujet d’angoisse médiatique ? Et surtout : que peut-on faire, à son échelle, sans tomber dans la paranoïa ni dans le « on ne peut plus rien faire » ?

Que sont les « risques émergents » liés aux substances chimiques ?

Une substance chimique émergente n’est pas forcément nouvelle. Elle peut être :

  • nouvelle sur le marché (nouveau polymère, nouveau pesticide, nouveau solvant) ;
  • ancienne mais récemment détectée dans l’environnement grâce à de meilleurs outils d’analyse ;
  • ou ancienne, connue, mais dont certains effets (par exemple sur le système hormonal) n’ont été mis en évidence que récemment.

On parle de « risque émergent » lorsque trois conditions se rejoignent :

  • la substance est de plus en plus présente dans les produits ou l’environnement ;
  • on commence à observer des signaux d’alerte (études toxicologiques, données épidémiologiques) ;
  • la réglementation n’est pas encore totalement adaptée à ces nouvelles connaissances.

Les principaux groupes de substances émergentes dans les produits du quotidien sont, aujourd’hui :

  • les perturbateurs endocriniens (certains plastifiants, parabènes, filtres UV, bisphénols…) ;
  • les PFAS (« polluants éternels » utilisés pour l’anti-adhésif, l’anti-tache, le déperlant) ;
  • certaines nanoparticules (dioxyde de titane, argent, oxydes métalliques) ;
  • des substances parfumantes et conservateurs sensibilisants (allergies, asthme) ;
  • les produits de dégradation de plastiques, pesticides ou médicaments (métabolites).

Le point commun : des expositions diffuses, à faible dose, mais répétées, et souvent en mélange avec d’autres substances.

Où trouve-t-on ces substances dans le quotidien ?

Les risques émergents ne se cachent pas seulement dans des produits « chimiques » évidents comme les solvants ou les décapants. Ils sont surtout présents là où l’on s’y attend le moins.

Cosmétiques et produits d’hygiène

  • Certains filtres UV chimiques dans les crèmes solaires sont suspectés d’effets perturbateurs endocriniens et d’impacts sur la faune aquatique.
  • Des conservateurs comme certains parabènes ou le phénoxyéthanol font régulièrement l’objet de réévaluations par les autorités sanitaires.
  • Les parfums (y compris « naturels ») peuvent contenir des allergènes puissants, responsables d’eczéma ou de crises d’asthme.

Plastiques et emballages alimentaires

  • Les bisphénols (dont le fameux BPA, déjà largement restreint en Europe) et certains plastifiants (phtalates) peuvent migrer dans les aliments, surtout en cas de chauffage.
  • Des revêtements anti-graisse ou anti-adhésifs de certains emballages (sacs de frites, boîtes à pizza, papiers cuisson) peuvent contenir des PFAS.
  • Les microplastiques issus de ces emballages se retrouvent dans l’eau, l’air, et désormais dans des échantillons de sang et de placenta selon plusieurs études récentes.

Textiles, vêtements techniques et ameublement

  • Les traitements déperlants et anti-tache de certains vêtements de sport, canapés, tapis ou rideaux reposent souvent sur des PFAS.
  • Des ignifugeants (anti-feu) peuvent être présents dans les mousses de canapé ou de matelas et se retrouver dans la poussière domestique.
  • Les teintures et apprêts de certains textiles bon marché peuvent contenir des colorants azoïques ou des métaux lourds en faible quantité.

Produits ménagers et d’entretien

  • Les désinfectants et sprays multi-usages sont une source importante de composés organiques volatils (COV) irritants pour les voies respiratoires.
  • Certains biocides (substances qui détruisent les organismes vivants, comme les bactéries ou les champignons) peuvent perturber les écosystèmes aquatiques après rejet dans les eaux usées.
  • Les parfums d’intérieur et désodorisants diffusent en continu des molécules odorantes et des solvants, dans des espaces souvent peu ventilés.

Électronique et objets du numérique

  • Les retardateurs de flamme présents dans les équipements électriques et électroniques peuvent migrer dans la poussière, surtout lors de la dégradation des appareils.
  • Les batteries et circuits imprimés contiennent des métaux et solvants qui deviennent une source de pollution lors du mauvais traitement des déchets.

En résumé : on ne parle pas de quelques produits « à risque » mais d’un ensemble de petites expositions, au fil de la journée, qui finissent par compter dans l’évaluation globale.

Quels sont les risques avérés et ceux qui restent incertains ?

Les études sur les substances chimiques émergentes se développent rapidement, avec un point important à garder en tête : tous les risques évoqués ne sont pas au même niveau de preuve.

Ce qui est aujourd’hui bien documenté

  • Certains perturbateurs endocriniens (p. ex. certains phtalates, bisphénols, pesticides) sont associés à des effets sur la fertilité, le développement du fœtus et du jeune enfant, et à des troubles métaboliques (obésité, diabète) selon l’OMS et de nombreuses études épidémiologiques.
  • Les PFAS sont qualifiés de « polluants éternels » car ils se dégradent très peu. On les retrouve dans l’eau, les sols, la faune, et dans le sang de la majorité de la population mondiale. Des liens sont suspectés (et parfois établis) avec des troubles hormonaux, certains cancers, des perturbations immunitaires.
  • Les allergies de contact liées aux parfums et conservateurs sont en augmentation : les dermatologues et allergologues observent une hausse des eczémas de contact, notamment chez les personnes fortement exposées à des cosmétiques, produits ménagers ou métiers de la propreté.
  • Les COV émis par certains produits ménagers, peintures, vernis, colles, contribuent à la pollution de l’air intérieur, souvent plus concentrée que l’air extérieur. Ils sont associés à des irritations, à l’asthme et à des troubles respiratoires chroniques.

Ce qui reste encore incertain ou en cours d’étude

  • Les effets à long terme de l’ingestion de microplastiques et de certaines nanoparticules chez l’humain sont encore mal compris. On sait qu’elles sont présentes dans le corps, mais pas encore précisément ce qu’elles y font aux doses réalistes de la vie quotidienne.
  • Les effets des mélanges de substances (l’« effet cocktail ») sont très difficiles à évaluer. La plupart des réglementations définissent des seuils par substance, alors que nous sommes exposés à des centaines de molécules en même temps, chacune à petite dose.
  • Certains effets potentiels (neurodéveloppement, maladies chroniques à début tardif) nécessitent des études sur plusieurs décennies et de grandes cohortes de population. Les premiers signaux existent pour certaines substances, mais ils doivent être confirmés et mieux quantifiés.

Autrement dit, il y a déjà suffisamment de signaux solides pour justifier des mesures de réduction des expositions, sans pour autant affirmer que chaque produit du quotidien est « toxique » en soi. Le risque dépend toujours de deux paramètres : la toxicité de la substance et le niveau d’exposition réel.

Comment la réglementation évolue-t-elle face à ces risques ?

En Europe, la réglementation chimique est principalement encadrée par REACH (Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals), en vigueur depuis 2007. Elle repose en théorie sur un principe simple : « pas de données, pas de marché ». En pratique, l’évaluation des milliers de substances en circulation prend du temps.

Quelques tendances fortes se dégagent toutefois :

Renforcement des restrictions sur certains groupes de substances

  • Les bisphénols (dont le BPA) sont désormais fortement restreints dans les biberons, les tickets de caisse, et de plus en plus d’emballages alimentaires.
  • Plusieurs phtalates (plastifiants) sont classés comme toxiques pour la reproduction et restreints dans les jouets et certains produits de consommation.
  • Les PFAS font l’objet d’un projet de restriction globale à l’échelle européenne, compte tenu de leur persistance et de leur dispersion massive dans l’environnement.

Reconnaissance progressive des perturbateurs endocriniens

  • La notion de perturbateur endocrinien a été intégrée dans plusieurs réglementations (pesticides, biocides, cosmétiques), mais son application reste complexe, car il ne s’agit pas seulement de « dose », mais aussi de « fenêtres de sensibilité » (grossesse, petite enfance).
  • La France a adopté une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens, avec des listes de substances prioritaires à réduire ou interdire dans certains usages.

Limites de la réglementation actuelle

  • Les délais entre la mise sur le marché d’une substance et son évaluation complète peuvent être longs, alors que les usages se sont déjà largement diffusés.
  • Les industriels peuvent remplacer une substance réglementée par une autre de la même famille, moins connue, mais pas forcément plus sûre (« regrettable substitutions »).
  • Les seuils réglementaires sont souvent définis pour une substance isolée, sans prendre pleinement en compte l’effet cumulatif des mélanges.

Face à ces limites, les autorités utilisent de plus en plus le principe de précaution pour certaines familles de substances, tandis que des labels indépendants et des démarches volontaires d’entreprises anticipent parfois la réglementation.

Comment se protéger au quotidien sans dramatiser ?

Réduire son exposition aux substances chimiques émergentes ne signifie pas vivre dans une cabane en bois sans savon ni téléphone. Il s’agit plutôt de diminuer les expositions les plus inutiles ou les plus élevées, avec des gestes concrets et réalistes.

Dans la salle de bain

  • Limiter le nombre de produits : un gel lavant, une crème hydratante simple et une protection solaire adaptée suffisent souvent. Chaque produit en moins, c’est des dizaines de substances en moins.
  • Privilégier les formules courtes : vérifier la liste d’ingrédients (INCI) et préférer les produits avec moins de lignes, sans parfums complexes ni colorants superflus.
  • Choisir des labels exigeants : certains labels bio ou écologiques (Cosmos, Nature & Progrès, Écolabel EU pour certains produits) limitent l’usage de nombreux conservateurs et parfums problématiques.
  • Éviter autant que possible les sprays, notamment pour les enfants et dans les petites pièces mal ventilées.

En cuisine et pour l’alimentation

  • Limiter le contact des aliments avec les plastiques, surtout en cas de chaleur : privilégier le verre ou l’inox pour le micro-ondes, le stockage et la cuisson.
  • Éviter de réutiliser des barquettes ou bouteilles en plastique « jetables » pour chauffer ou conserver longtemps des aliments.
  • Réduire l’usage de revêtements anti-adhésifs abîmés : une poêle rayée peut relarguer davantage de composés dans les aliments.
  • Varier l’alimentation et privilégier des produits bruts ou peu transformés : plus un aliment est transformé, plus les opportunités d’ajouter des additifs, des arômes et de multiplier les emballages sont nombreuses.

Dans le logement

  • Aérer 10 à 15 minutes matin et soir, même en ville : l’air intérieur est souvent plus pollué que l’air extérieur.
  • Éviter les parfums d’intérieur, désodorisants en spray, encens et bougies parfumées utilisés quotidiennement.
  • Passer l’aspirateur (avec filtre HEPA si possible) et dépoussiérer régulièrement : une partie des contaminants (PFAS, retardateurs de flamme, métaux) se concentre dans la poussière.
  • Privilégier les peintures, colles et vernis à faible émission de COV (labels et classes A+ pour les émissions dans l’air intérieur).

Pour les textiles et les vêtements

  • Laver systématiquement les vêtements neufs avant de les porter : cela élimine une partie des résidus de fabrication (apprêts, colorants non fixés).
  • Limiter les textiles traités « miracle » (anti-tache, déperlant, repassage facile) lorsqu’ils ne sont pas indispensables.
  • Privilégier, quand c’est possible, des matières simples (coton, lin, laine) et des labels sérieux (GOTS, OEKO-TEX Standard 100… qui contrôlent certaines substances indésirables).

Pour les enfants et les personnes vulnérables

  • Limiter le nombre de cosmétiques utilisés sur les bébés (savon doux, crème si besoin, pas de parfum).
  • Choisir des jouets conformes aux normes européennes (marquage CE) et éviter les jouets plastiques très bon marché de provenance incertaine.
  • Éviter les sprays désinfectants dans les chambres d’enfants, privilégier l’eau savonneuse et le nettoyage mécanique.
  • Être particulièrement vigilant pendant la grossesse : limiter les produits cosmétiques non indispensables, éviter les solvants et peintures, aérer davantage.

Au-delà des gestes individuels : quel rôle pour les collectivités et les entreprises ?

Les marges de manœuvre individuelles existent, mais elles ne suffiront pas à elles seules à réduire durablement les expositions aux substances émergentes. L’action collective est déterminante.

Les collectivités peuvent agir sur :

  • La qualité de l’eau potable, en surveillant et en réduisant la présence de PFAS, de résidus de médicaments et de pesticides, en lien avec les agences de l’eau.
  • Les marchés publics (cantines, crèches, écoles, bâtiments) en exigeant des produits d’entretien et des matériaux à faible émission de COV et sans certaines substances préoccupantes.
  • La sensibilisation du public via des campagnes d’information, des ateliers, des guides pratiques adaptés aux réalités locales.

Les entreprises ont, elles, la main sur :

  • La formulation de leurs produits, en remplaçant autant que possible les substances à risque par des alternatives mieux évaluées, plutôt que par des cousins chimiques peu testés.
  • La transparence : mise à disposition de listes d’ingrédients claires, communication des résultats d’analyses, réponses aux questions des consommateurs.
  • L’écoconception des emballages et des produits pour limiter les additifs inutiles, les revêtements superflus, les « gadgets » parfumés.

Dans les deux cas, la demande des citoyens et des clients est un levier puissant. Moins on achète de produits superflus, parfumés, traités, plus le marché s’oriente vers des formulations simples et mieux évaluées.

Ce que l’on sait, ce qui reste à éclaircir, et ce que chacun peut faire

Les substances chimiques émergentes ne sont ni un « détail sans importance », ni un cataclysme invisible qui rendrait tout produit moderne dangereux par nature.

Ce que l’on sait aujourd’hui

  • Certaines familles de substances (perturbateurs endocriniens, PFAS, certains allergènes et COV) posent des problèmes de santé et d’environnement suffisamment documentés pour justifier des restrictions et des changements d’usage.
  • Les expositions sont souvent faibles, mais chroniques, précoces (dès la vie fœtale) et multiples (air, eau, alimentation, contact cutané), ce qui plaide pour une réduction globale plutôt que pour une approche substance par substance.
  • Les populations les plus vulnérables (femmes enceintes, bébés, enfants, personnes déjà malades) sont aussi celles qui bénéficient le plus de ces réductions d’exposition.

Ce qui reste incertain

  • L’ampleur exacte des impacts à long terme de certaines substances (microplastiques, nanoparticules) sur la santé humaine aux doses usuelles.
  • Le rôle précis des mélanges de substances dans l’apparition de maladies chroniques complexes (cancers, troubles neurodéveloppementaux, maladies auto-immunes).
  • La vitesse à laquelle les mesures réglementaires en cours permettront une baisse réelle des contaminations dans l’environnement et dans les organismes vivants.

Ce que chacun peut faire, à son échelle

  • Réduire le nombre de produits utilisés, surtout ceux qui sont parfumés, superflus ou « ultra-techniques » sans utilité majeure.
  • Privilégier les matériaux simples (verre, inox, bois brut, textiles non traités) et les formules courtes plutôt que les promesses marketing spectaculaires.
  • Ventiler son logement, limiter les sprays et la poussière, sources importantes d’exposition.
  • Se tenir informé via des sources fiables (agences sanitaires, instituts de recherche, associations scientifiques) plutôt que par des rumeurs ou des listes anxiogènes non sourcées.
  • Utiliser son pouvoir de consommateur pour envoyer un signal clair : demander des produits plus sobres, plus transparents, mieux évalués.

Les risques émergents liés aux substances chimiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Mais chaque fois qu’un produit inutile n’est pas acheté, qu’un emballage plastique est remplacé par un bocal en verre, qu’un spray parfumé est remplacé par une simple aération, la quantité totale de molécules dans notre environnement diminue un peu.

À grande échelle, ces « petits » choix individuels et collectifs finissent par peser, sur la demande, sur l’offre et sur la réglementation. Et c’est sans doute là le principal levier à notre disposition pour transformer un sujet anxiogène en trajectoire de réduction concrète des risques.