Les solutions fondées sur la nature pour restaurer la biodiversité en ville et améliorer le bien‑être des habitants

Les solutions fondées sur la nature pour restaurer la biodiversité en ville et améliorer le bien‑être des habitants

En été, la différence de température entre un centre-ville très minéral et un parc bien arboré peut atteindre 4 à 8 °C selon Météo-France. Cette « île de chaleur urbaine » n’est pas un simple inconfort : elle aggrave les risques de canicule, de pollution de l’air et de stress pour les habitants. Face à cela, beaucoup de villes misent encore principalement sur la climatisation ou les matériaux techniques réfléchissants. Or une autre voie émerge : considérer la nature comme une véritable infrastructure urbaine.

C’est tout l’enjeu des « solutions fondées sur la nature », un terme de plus en plus présent dans les plans climat, les projets immobiliers et les politiques de santé publique. Que recouvre-t-il exactement ? Ces approches peuvent-elles vraiment restaurer la biodiversité en ville et améliorer notre bien‑être, ou ne sont-elles qu’un verdissement de façade ?

La nature en ville, un levier sous-estimé pour la santé et le climat

Selon l’ONU, plus de 70 % de la population mondiale vivra en ville d’ici 2050. En France, nous y sommes déjà presque : 80 % des habitants vivent dans une aire urbaine (Insee). Pourtant, nos villes restent largement minérales : en moyenne, la végétation recule de 0,3 % par an dans les grandes agglomérations françaises depuis les années 2000 (CEREMA).

Ce manque de nature a des conséquences très concrètes :

  • La température de l’air peut être de 2 à 4 °C plus élevée en centre-ville par rapport à la périphérie, et jusqu’à 10 °C la nuit lors des canicules (Météo-France).
  • La pollution de l’air stagne davantage dans les rues « canyon » très minérales.
  • Le ruissellement augmente le risque d’inondation lors des pluies intenses, car les sols sont imperméabilisés.
  • Le manque de contact avec la nature est associé à une hausse du stress, de l’anxiété et de certains troubles cardiovasculaires (OMS).

À l’inverse, plusieurs méta-analyses montrent que l’accès à des espaces verts de qualité réduit la mortalité toutes causes confondues, améliore la santé mentale et diminue la prévalence de certaines maladies chroniques. Une étude publiée dans The Lancet Planetary Health estimait qu’en Europe, près de 43 000 décès prématurés par an pourraient être évités si toutes les villes respectaient la recommandation de l’OMS : au moins 300 m² d’espace vert accessible dans un rayon de 300 m autour du domicile.

Mais tous les espaces « verts » ne se valent pas. Un gazon ras, entouré de haies taillées au millimètre et traité aux pesticides, apporte beaucoup moins de services écologiques qu’une prairie fleurie, un alignement d’arbres diversifiés ou une friche gérée de manière extensive. C’est là qu’intervient la notion de solutions fondées sur la nature.

Que sont exactement les solutions fondées sur la nature ?

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) définit les solutions fondées sur la nature (SfN) comme des « actions visant à protéger, gérer durablement et restaurer les écosystèmes naturels ou modifiés, qui répondent à des défis sociétaux de manière efficace et adaptative, tout en assurant le bien‑être humain et en apportant des bénéfices pour la biodiversité ».

Concrètement, en ville, cela signifie deux choses :

  • On s’appuie sur les processus écologiques naturels (infiltration de l’eau, évapotranspiration des plantes, ombrage des arbres, habitats pour la faune, etc.).
  • On conçoit les aménagements pour répondre à plusieurs objectifs à la fois : confort thermique, gestion de l’eau, qualité de l’air, bien‑être des habitants, et restauration de la biodiversité locale.

À la différence d’un simple « espace vert décoratif », une solution fondée sur la nature est pensée comme une infrastructure à part entière, qui remplit des fonctions mesurables. La Commission européenne parle d’ailleurs d’« infrastructures vertes et bleues » pour désigner les réseaux écologiques urbains (parcs, arbres, cours d’eau, zones humides, toitures végétalisées, etc.).

Attention toutefois : toutes les opérations de « verdissement » ne sont pas des solutions fondées sur la nature. Planter des espèces exotiques très gourmandes en eau, installer un gazon artificiel ou créer un parc hyper-entretien ne répond pas à l’objectif de bénéfice net pour la biodiversité. Les SfN impliquent une réflexion sur les espèces choisies, la continuité écologique et la gestion à long terme.

Des bénéfices mesurés : biodiversité, climat, santé et économie

Les avantages des solutions fondées sur la nature sont de mieux en mieux documentés, avec des ordres de grandeur utiles pour les décideurs.

Pour la biodiversité :

  • Les parcs urbains diversifiés peuvent abriter jusqu’à 10 fois plus d’espèces de pollinisateurs qu’un espace vert intensivement tondu (étude INRAE sur les villes françaises).
  • Les trames vertes et bleues (corridors écologiques reliant les habitats) permettent à des espèces d’oiseaux et de petits mammifères de recoloniser les centres urbains, à condition que ces trames soient continues sur plusieurs kilomètres.

Pour le climat urbain :

  • Une rue arborée peut réduire la température ressentie de 2 à 4 °C en journée, grâce à l’ombre et à l’évapotranspiration.
  • Une toiture végétalisée extensive réduit de 40 à 60 % les besoins de climatisation du dernier étage d’un bâtiment, selon l’ADEME.
  • La désimperméabilisation des sols (remplacement du bitume par des sols perméables et végétalisés) diminue significativement le ruissellement en cas d’orage, limitant les inondations.

Pour la santé et le bien‑être :

  • L’accès régulier à des espaces verts est associé à une baisse de 20 à 30 % du risque de troubles anxieux et dépressifs dans plusieurs cohortes européennes.
  • La présence d’arbres en rue réduit le bruit perçu et favorise la marche, ce qui augmente l’activité physique quotidienne.
  • Dans les écoles, des études montrent que les enfants ayant une cour « renaturée » (sols perméables, arbres, buttes, zones de jeux naturelles) présentent une meilleure attention et moins de conflits.

Pour l’économie locale :

  • La végétalisation des bâtiments peut prolonger la durée de vie des toitures de 10 à 20 ans, en les protégeant des UV et des chocs thermiques.
  • Les arbres urbains, en absorbant les eaux pluviales, évitent une partie des coûts d’infrastructures grises (canalisations, bassins de rétention). Une étude menée à Londres a estimé à plus d’un milliard d’euros par an les services rendus par les arbres urbains (refroidissement, stockage de carbone, gestion de l’eau).

L’enjeu n’est donc pas seulement esthétique : les solutions fondées sur la nature fournissent des services mesurables, parfois équivalents ou supérieurs à des infrastructures classiques, avec un co‑bénéfice majeur pour la biodiversité.

Exemples concrets de solutions fondées sur la nature en ville

Au‑delà des grands principes, comment ces solutions se traduisent‑elles dans nos rues, nos cours d’école ou nos immeubles ? Voici quelques leviers aujourd’hui largement expérimentés.

1. Désimperméabiliser les sols et recréer des sols vivants

En France, près de 30 000 hectares de sols sont artificialisés chaque année, soit l’équivalent d’un département tous les 7 à 10 ans. Remettre de la perméabilité là où c’est possible est une première étape clé.

  • Remplacement de parkings bitumés par des dalles engazonnées ou des graviers drainants.
  • Création de noues végétalisées : de légères dépressions plantées qui récupèrent et infiltrent les eaux de pluie des toitures et de la voirie.
  • Transformation de cours d’école entièrement goudronnées en espaces partiellement plantés et en sols naturels.

Ces aménagements limitent les inondations, rafraîchissent l’air et recréent un habitat pour les invertébrés, les oiseaux et la flore spontanée.

2. Planter des arbres… mais pas n’importe comment

« Planter un million d’arbres » est devenu un slogan politique fréquent. Pourtant, la question principale est moins le nombre que la qualité : espèces choisies, diversité, place disponible pour les racines, continuité avec d’autres espaces.

  • Privilégier les espèces locales ou adaptées au climat futur, résistantes à la sécheresse, plutôt que des essences exotiques très gourmandes en eau.
  • Varier les essences pour limiter les risques sanitaires (maladies, ravageurs) et offrir différents habitats (fleurs à différentes saisons, fruits, cavités pour la nidification).
  • Prévoir suffisamment de volume de sol pour le système racinaire : un arbre « compressé » dans 2 m² de terre entourée de béton survivra difficilement.

Les études montrent que la diversité des essences augmente à la fois la résilience de la canopée urbaine et la diversité des oiseaux et insectes associés.

3. Toitures et façades végétalisées

Les toitures végétalisées extensives (substrat peu épais, plantes résistantes comme les sedums) sont les plus courantes car moins coûteuses et plus légères. Elles permettent :

  • de retenir une partie des eaux de pluie (jusqu’à 50–80 % des précipitations annuelles selon le climat),
  • de limiter les surchauffes des derniers étages,
  • d’offrir un refuge pour certains insectes et oiseaux.

Les toitures intensives (véritables jardins en hauteur) vont plus loin en termes de biodiversité et d’usages sociaux, mais nécessitent une structure porteuse adaptée, un entretien régulier et un investissement initial plus important.

Les façades végétalisées, quant à elles, améliorent l’isolation et la qualité de l’air au contact du bâtiment, mais leur impact réel sur la biodiversité reste très variable selon les espèces utilisées et la configuration.

4. Trames vertes et bleues urbaines

Isoler un grand parc au milieu d’un océan de bitume a un intérêt limité pour la biodiversité. Les espèces ont besoin de se déplacer pour se nourrir, se reproduire et s’adapter au changement climatique. C’est le principe des trames vertes (corridors terrestres) et bleues (corridors aquatiques).

  • Relier les parcs entre eux par des alignements d’arbres, des bandes enherbées, des haies diversifiées, des jardins partagés.
  • Renaturer des berges de rivières ou de canaux en ville, en limitant les enrochements et en créant des zones de transition végétalisées.
  • Maintenir ou recréer des passages faune (sous les routes, le long des voies ferrées) même en contexte urbain dense.

Ces réseaux permettent de reconstituer une mosaïque d’habitats, favorisant le retour d’espèces parfois emblématiques : chauves-souris, hérissons, libellules, martin‑pêcheurs, etc.

5. Jardins partagés et gestion écologique des espaces publics

Les jardins partagés, les vergers urbains et la gestion différenciée (moins de tonte, zones de prairies fleuries, tolérance à la flore spontanée) sont d’autres leviers puissants :

  • Ils augmentent la diversité floristique et donc les ressources pour les pollinisateurs.
  • Ils recréent du lien social et un contact direct avec la nature, favorisant l’appropriation des enjeux de biodiversité.
  • Ils permettent de réduire fortement l’usage de pesticides, encore trop présents dans certains espaces privés.

Limites, risques de dérive et idées reçues

Les solutions fondées sur la nature ne sont pas une baguette magique. Plusieurs points de vigilance apparaissent dans la littérature scientifique et les retours d’expérience.

  • Risque de « greenwashing » urbain : un parterre planté devant un nouveau complexe immobilier fortement consommateur de ressources ne compense pas ses impacts. Les SfN ne doivent pas servir de caution à des projets globalement néfastes pour l’environnement.
  • Gentrification verte : certaines études, notamment aux États‑Unis, montrent que la création d’espaces verts de qualité peut entraîner une hausse des loyers et l’éviction progressive des habitants les plus modestes. Intégrer la dimension sociale aux projets est indispensable.
  • Espèces inadaptées ou invasives : mal pensées, certaines plantations peuvent favoriser des espèces envahissantes ou mal adaptées au climat futur, avec un bilan écologique négatif.
  • Entretien sous‑estimé : une toiture végétalisée ou une noue plantée nécessitent un minimum de suivi (désherbage, vérification des évacuations, taille raisonnée). Sans cela, les performances écologiques et techniques se dégradent rapidement.
  • Conflits d’usages : renaturer une cour d’école ou un square implique parfois de renoncer à une partie des surfaces de sport ou de stationnement. Ces arbitrages doivent être partagés et discutés.

Les chercheurs insistent donc sur la nécessité de concevoir les solutions fondées sur la nature de manière intégrée : avec des objectifs clairs, des indicateurs de suivi (température, biodiversité, usages sociaux) et une gouvernance associant habitants, collectivités, aménageurs et scientifiques.

Que peuvent faire collectivités, entreprises et citoyens ?

Restaurer la biodiversité en ville et améliorer le bien‑être par la nature suppose une action à plusieurs échelles. Les leviers ne sont pas les mêmes pour une mairie, un bailleur social, une entreprise ou un particulier, mais ils sont complémentaires.

Au niveau des collectivités :

  • Intégrer des objectifs de solutions fondées sur la nature dans les documents d’urbanisme (PLU, PLUi, plans climat, plans de prévention des risques d’inondation).
  • Lancer des programmes de désimperméabilisation ciblée : cours d’école, parkings publics, pieds d’immeubles.
  • Mettre en place une gestion différenciée systématique des espaces verts publics, avec arrêt total des pesticides.
  • Développer des trames vertes et bleues à l’échelle intercommunale, pour assurer la continuité des habitats.
  • Mesurer régulièrement les effets des aménagements (îlots de chaleur, biodiversité, satisfaction des habitants) et adapter les pratiques en conséquence.

Au niveau des entreprises et des promoteurs immobiliers :

  • Intégrer la végétalisation fonctionnelle (toitures, patios, façades, jardins de pleine terre) dès la conception des bâtiments.
  • Éviter l’artificialisation nette en compensant chaque surface imperméabilisée par une surface au moins équivalente désimperméabilisée et végétalisée.
  • Choisir des essences locales et diversifiées, avec l’appui d’écologues et de paysagistes.
  • Mettre à disposition des salariés des espaces de nature accessibles (terrasses plantées, jardins partagés) pour réduire le stress et favoriser le bien‑être au travail.

Au niveau des citoyens :

  • Végétaliser balcons, rebords de fenêtres et petits jardins avec des plantes mellifères (lavande, romarin, trèfle, achillée, etc.), en évitant les pesticides.
  • Accepter une biodiversité « ordinaire » : herbes folles, insectes, oiseaux urbains… une cour un peu sauvage est souvent plus riche qu’un espace trop « propre ».
  • Soutenir les projets de renaturation dans son quartier (jardin partagé, désimperméabilisation de la cour d’école, arbres en rue) lors des concertations publiques.
  • Participer à des programmes de science participative (comptes d’oiseaux, d’insectes pollinisateurs) pour contribuer au suivi des effets des aménagements.

En résumé, les solutions fondées sur la nature ne consistent pas seulement à « mettre du vert » en ville. Il s’agit de repenser la ville comme un écosystème où les sols, l’eau, la végétation et la faune jouent un rôle structurant, au même titre que les routes, les réseaux d’eau potable ou l’électricité. Les données disponibles montrent que ces approches, lorsqu’elles sont bien conçues, permettent à la fois de restaurer la biodiversité urbaine, de réduire les impacts des vagues de chaleur et des pluies extrêmes, et d’améliorer la santé et le bien‑être des habitants.

Ce que l’on sait déjà : les bénéfices des solutions fondées sur la nature sont réels, mesurables et souvent multiples, à condition de viser des objectifs clairs et de s’appuyer sur des connaissances écologiques solides. Ce qui reste encore incertain : la capacité à généraliser ces approches à grande échelle sans effets sociaux indésirables, et la manière de les articuler avec les autres infrastructures urbaines. Ce que chacun peut faire, dès maintenant : remettre de la nature fonctionnelle là où il vit ou travaille, accepter une ville un peu moins lisse mais beaucoup plus vivante, et demander que chaque projet urbain soit évalué aussi à l’aune de sa contribution à la biodiversité et au bien‑être collectif.