Un filet de poisson, une poignée de moules, un peu de sel de mer, une bouteille d’eau « pure »… Sur le papier, ce menu sent bon l’iode et le grand large. En réalité, il contient presque toujours autre chose : des fragments de plastique de quelques micromètres à quelques millimètres, invisibles à l’œil nu, mais omniprésents. Ces microplastiques, qui envahissent les océans, ne restent pas seulement en surface : ils entrent dans la chaîne alimentaire, se retrouvent dans nos assiettes et posent des questions très concrètes pour la santé humaine.
Faut-il paniquer et bannir les produits de la mer ? Non. Faut-il minimiser le problème ? Certainement pas. L’enjeu est de comprendre ce que l’on sait, ce qui reste incertain, et surtout quels leviers sont réellement efficaces pour limiter cette pollution diffuse.
Microplastiques : de quoi parle-t-on exactement ?
Le terme « microplastique » désigne, selon la définition la plus couramment utilisée (PNUE, GIEC, Commission européenne), des particules de plastique de taille inférieure à 5 mm. En dessous de 1 micromètre (un millième de millimètre), on parle parfois de nanoplastiques, encore plus difficiles à détecter.
On distingue deux grandes catégories :
- Microplastiques primaires : fabriqués intentionnellement à cette taille (par exemple certaines microbilles dans les cosmétiques, abrasifs industriels, granules plastiques industriels dits « pellets »).
- Microplastiques secondaires : issus de la fragmentation d’objets plus gros (bouteilles, sacs, filets de pêche, pneus, textiles synthétiques…) sous l’effet du soleil, des vagues, du frottement et du temps.
Sur le plan chimique, ce sont les mêmes polymères que les plastiques « classiques » (polyéthylène, polypropylène, PET, PVC, etc.), auxquels s’ajoutent des additifs : plastifiants, retardateurs de flamme, stabilisants UV, pigments… Certains de ces additifs sont déjà identifiés comme substances préoccupantes (phtalates, bisphénols, PFAS, métaux lourds).
La différence ne tient donc pas à la matière, mais à la taille : plus la particule est petite, plus elle peut être facilement ingérée, transportée et, potentiellement, interagir avec les organismes vivants.
D’où viennent les microplastiques qui finissent dans les océans ?
Contrairement à l’image du « continent de plastique » limité à quelques zones, la pollution microplastique est très diffuse. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), entre 9 et 14 millions de tonnes de plastique entrent chaque année dans les océans, dont une part importante finira en microplastiques.
Les principales sources identifiées en Europe, d’après l’Agence européenne pour l’environnement, sont :
- Les textiles synthétiques : chaque lavage de vêtements en polyester, nylon ou acrylique libère des fibres plastiques (de l’ordre de 100 000 à 700 000 fibres par machine domestique selon plusieurs études). Une partie passe à travers les stations d’épuration et rejoint les milieux aquatiques.
- L’abrasion des pneus : le frottement des pneus sur la route génère des particules de caoutchouc et de plastiques (liées notamment aux additifs). Ces particules sont ensuite emportées par les eaux de ruissellement vers les rivières puis les océans. Dans certains pays, cette source représente plus de 30 % des microplastiques émis.
- Les déchets plastiques mal gérés : sacs, emballages, bouteilles, filets de pêche, qui se fragmentent progressivement en mer ou le long des côtes.
- Les granulés plastiques industriels (« pellets ») : pertes de granules lors du transport ou de la production, qui se retrouvent directement dans les fleuves et estuaires.
- Les cosmétiques et produits de soin : les microbilles exfoliantes ou agents de texture solides ont été largement utilisées. Elles sont aujourd’hui interdites ou restreintes dans plusieurs pays, mais la pollution historique demeure.
Autrement dit, une partie des microplastiques océaniques commence… dans notre machine à laver, sur notre voirie ou dans nos bennes à ordures.
Que deviennent les microplastiques une fois dans l’océan ?
Les microplastiques n’errent pas tous en surface, comme les photos de gyres plastiques pourraient le laisser croire. Leur comportement dépend de leur densité, de leur forme et de ce qu’ils « embarquent » avec eux (biofilm, polluants, organismes).
Plusieurs processus sont à l’œuvre :
- Flottaison : certains plastiques (polyéthylène, polypropylène) sont moins denses que l’eau de mer et restent en surface, ou dans les premiers mètres de profondeur.
- Enfoncement : d’autres (PET, PVC) coulent rapidement vers la colonne d’eau ou les sédiments.
- Transport à longue distance : les courants marins peuvent transporter les particules sur des milliers de kilomètres. Des microplastiques sont détectés dans toutes les mers, y compris dans l’Arctique et à plusieurs milliers de mètres de profondeur (observations IFREMER, expéditions scientifiques internationales).
- Colonisation biologique : les particules deviennent des supports pour les micro-organismes (bactéries, algues). On parle parfois de « plastisphère ». Cette colonisation modifie leur flottabilité et peut faciliter leur ingestion par le plancton.
Ce dernier point est central : une fois confondus avec de la nourriture par la base de la chaîne alimentaire, les microplastiques peuvent commencer à « remonter » vers les niveaux trophiques supérieurs.
Une intrusion dans la chaîne alimentaire marine
Les microplastiques sont aujourd’hui détectés chez plus de 700 espèces marines, selon une synthèse de la FAO et de l’OMS. Cela va du zooplancton aux poissons commerciaux, en passant par les tortues, les oiseaux marins et les mammifères marins.
Les mécanismes sont relativement simples :
- Confusion avec des proies : certaines espèces de zooplancton ingèrent des particules de la taille des algues ou de leurs proies habituelles. Des études ont montré des taux d’ingestion significatifs dans de nombreuses zones côtières.
- Filtration de l’eau : les bivalves (moules, huîtres, coques) filtrent de grandes quantités d’eau et retiennent les particules en suspension, y compris les microplastiques.
- Prédation et accumulation : un poisson qui mange du zooplancton ou de petits crustacés peut ingérer indirectement des microplastiques. Les prédateurs supérieurs (thon, espadon, mammifères marins) peuvent alors se retrouver avec un nombre important de particules dans leur tube digestif.
La question clé est celle de la bioaccumulation : les microplastiques s’accumulent-ils d’un niveau trophique à l’autre, comme certains métaux lourds (mercure) ou polluants organiques persistants (PCB) ? À ce stade, les résultats sont contrastés :
- On observe des particules à différents niveaux de la chaîne alimentaire, mais les preuves d’un processus systématique de « biomagnification » restent limitées.
- Une partie importante des particules semble être excrétée relativement rapidement par de nombreuses espèces.
- En revanche, les polluants associés (additifs, contaminants adsorbés à la surface) peuvent, eux, se concentrer dans les tissus gras des organismes, ce qui complique l’analyse.
Côté effets, plusieurs études de laboratoire montrent, chez différentes espèces marines :
- des troubles alimentaires (estomac rempli de particules, sensation de satiété sans apport énergétique),
- un ralentissement de la croissance,
- des effets sur la reproduction,
- des réponses inflammatoires ou du stress oxydatif.
Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence : les doses et types de particules utilisées en laboratoire ne représentent pas toujours les conditions réelles de l’environnement. L’impact écologique global à l’échelle des populations reste encore difficile à quantifier.
Des océans à nos assiettes : comment sommes-nous exposés ?
Nous pouvons être exposés aux microplastiques par plusieurs voies :
- Alimentation : produits de la mer (en particulier quand on consomme l’animal entier comme les bivalves ou certains petits poissons), sel de mer, mais aussi d’autres aliments (miel, bière, sucre) dans lesquels on a retrouvé des traces.
- Eau potable : bouteilles en plastique mais aussi eau du robinet (notamment via les réseaux ou certaines étapes de traitement).
- Air : fibres textiles et poussières plastiques en suspension, surtout dans les environnements intérieurs.
Une étude de l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a estimé que les consommateurs réguliers de fruits de mer pourraient ingérer plusieurs milliers de particules par an. D’autres travaux, plus récents, avancent des ordres de grandeur encore plus élevés si l’on cumule l’ensemble des voies d’exposition, mais ces chiffres varient fortement selon les méthodes de mesure.
Question souvent posée : les poissons que nous mangeons sont-ils « remplis » de plastique ? En pratique, la plupart des microplastiques sont détectés dans le tube digestif, que l’on ne consomme généralement pas pour de nombreuses espèces de poissons. Les filets de poissons présentent des niveaux beaucoup plus faibles, même si des particules et des fibres peuvent parfois être détectées.
En revanche, pour les moules, huîtres et certains petits poissons consommés entiers (anchois, sardines, selon les préparations), l’exposition potentielle est plus directe.
Quels risques pour la santé humaine ? Ce que l’on sait… et ce que l’on ne sait pas
Sur la santé humaine, la littérature scientifique progresse rapidement, mais elle reste incomplète. Les agences sanitaires (EFSA, OMS, ANSES) convergent aujourd’hui sur deux points :
- Nous sommes exposés à des microplastiques par l’alimentation, l’eau et l’air.
- Les données sont encore insuffisantes pour quantifier précisément le risque et établir des seuils de sécurité robustes.
Plusieurs mécanismes potentiels sont étudiés :
- Effets physiques : les particules les plus petites (micro- et surtout nanoplastiques) pourraient traverser certaines barrières biologiques (intestinale, pulmonaire) et se distribuer dans l’organisme. On commence à détecter des fragments plastiques dans le sang, le placenta, des tissus pulmonaires, mais les conséquences à long terme ne sont pas encore clairement établies.
- Effets chimiques : les plastiques peuvent relarguer des additifs (phtalates, bisphénols, retardateurs de flamme) ou transporter des polluants adsorbés (hydrocarbures aromatiques, PCB, métaux lourds). Certains de ces composés sont déjà connus pour leurs effets endocriniens, reprotoxiques ou cancérogènes. La question est de savoir dans quelle mesure les microplastiques ajoutent une exposition significative par rapport aux autres sources déjà présentes dans notre environnement.
- Effets biologiques : les surfaces plastiques colonisées par des bactéries pourraient agir comme des vecteurs pour certains pathogènes. Là encore, le rôle spécifique des microplastiques par rapport à d’autres particules naturelles reste à préciser.
Les incertitudes sont donc importantes. Ce n’est pas une bonne nouvelle, mais ce n’est pas non plus une raison pour se résigner : dans le doute, la réduction à la source de cette pollution diffuse suit le même principe que pour les perturbateurs endocriniens ou la qualité de l’air urbain : limiter l’exposition évitable, surtout si les mesures sont bénéficiaires par ailleurs (climat, biodiversité, déchets).
Idées reçues fréquentes sur les microplastiques océaniques
Quelques affirmations reviennent souvent dans le débat public. Elles méritent d’être précisées.
- « Tout vient des pailles et des sacs plastiques » : en réalité, ces objets visibles ne représentent qu’une partie du problème. Les microfibres textiles et l’abrasion des pneus sont, dans de nombreuses régions, des sources plus importantes. La réduction des plastiques à usage unique est nécessaire, mais pas suffisante.
- « Il suffira de nettoyer les océans » : récupérer une partie des macro-déchets flottants est utile localement, mais la plupart des microplastiques sont trop petits, trop dispersés et parfois déjà dans les sédiments. La priorité reste l’action à la source, sur terre, et en amont de la mise en circulation du plastique.
- « Il n’y a pas de risque, on en a toujours eu » : la production mondiale de plastique a été multipliée par plus de 20 depuis les années 60 et dépasse aujourd’hui 400 millions de tonnes par an. Nous sommes dans un ordre de grandeur totalement inédit. Les systèmes naturels et les organismes vivants n’ont pas « toujours » été exposés à ces quantités et à ces types de matériaux.
Politiques publiques : la lente prise en compte des microplastiques
Au niveau international et européen, plusieurs évolutions sont en cours :
- Stratégies « plastiques » : l’Union européenne a adopté en 2018 une stratégie pour les plastiques dans une économie circulaire, avec l’objectif de réduire les déchets et d’augmenter le recyclage.
- Interdiction de certaines microbilles : plusieurs pays (dont la France) ont interdit l’utilisation de microbilles plastiques dans les produits cosmétiques rincés, et l’Union européenne a décidé en 2023 de restreindre fortement l’ajout intentionnel de microplastiques dans de nombreux produits (cosmétiques, engrais, granulés de sports synthétiques, etc.).
- Travaux sur les fibres textiles : des discussions portent sur la mise en place de filtres à microfibres sur les lave-linge, la conception de textiles moins émissifs et l’amélioration du traitement des eaux usées.
- Encadrement des granulés industriels : l’UE travaille à des obligations renforcées de confinement et de traçabilité pour les pellets plastiques, afin de limiter les pertes accidentelles.
- Négociations internationales : un traité mondial contre la pollution plastique est en cours de négociation sous l’égide des Nations unies, avec l’objectif de couvrir tout le cycle de vie du plastique, des matières premières à la gestion des déchets.
Ces mesures vont dans le bon sens, mais elles restent encore partielles et souvent centrées sur les usages les plus visibles. Les sources diffuses (textiles, pneus, poussières urbaines) sont plus difficiles à réguler, car elles impliquent à la fois l’industrie, les infrastructures et les comportements individuels.
Que peut-on faire à son échelle… sans se tromper de combat ?
Face à un problème aussi diffus et global, les gestes individuels peuvent sembler dérisoires. Pourtant, certains choix ont un effet mesurable, surtout lorsqu’ils s’additionnent à l’échelle d’un territoire.
Côté citoyens, quelques leviers réalistes :
- Moins de textiles synthétiques, mieux entretenus : privilégier les matériaux durables, limiter le renouvellement rapide de garde-robe, laver à basse température, remplir correctement le tambour, utiliser si possible des dispositifs de filtration des microfibres (filtres externes, sacs spécifiques).
- Limiter le plastique jetable : gourdes réutilisables, sacs en tissu, contenants réemployables. Ce sont des actions déjà connues pour réduire les déchets, mais qui limitent aussi, à terme, la formation de microplastiques secondaires.
- Réduire l’usage de la voiture individuelle : moins de kilomètres parcourus, c’est aussi moins de particules d’usure des pneus. Covoiturage, vélo, transports en commun ont ici un double bénéfice : climat et microplastiques.
- Éviter les cosmétiques contenant encore des microplastiques ajoutés : lire les étiquettes, privilégier les labels qui les excluent, même si la réglementation avance.
Côté collectivités et entreprises, les leviers sont plus structurels :
- Amélioration de la gestion des eaux pluviales et urbaines : dispositifs de rétention et de filtration des eaux de ruissellement, en particulier près des axes routiers.
- Station d’épuration performantes : certains procédés avancés permettent de retenir une part importante des microplastiques, même si cela pose ensuite la question du devenir des boues.
- Urbanisme et mobilité : encourager le report modal, apaiser la circulation, réduire la dépendance à la voiture réduit mécaniquement les émissions de particules de pneus.
- Écoconception et responsabilité élargie des producteurs : textiles qui relarguent moins de fibres, pneus plus durables, emballages réduits à la source, dispositifs de reprise et de réemploi.
Le point commun de ces actions ? Elles ne se contentent pas de « verdir » à la marge, mais visent à réduire le volume total de plastique mis en circulation et à mieux le contenir tout au long de son cycle de vie.
Ce que l’on sait, ce qui reste incertain, ce que l’on peut déjà changer
Les microplastiques dans les océans ne sont plus une curiosité scientifique : ils sont désormais documentés partout, depuis les estuaires urbains jusqu’aux tranchées abyssales. Ils entrent dans la chaîne alimentaire marine et atteignent, par différentes voies, l’être humain.
Ce que l’on sait avec un bon niveau de confiance :
- Les microplastiques sont omniprésents dans les milieux marins, y compris dans des zones éloignées de toute activité humaine directe.
- Ils sont ingérés par un grand nombre d’espèces et peuvent perturber, au moins à l’échelle individuelle, l’alimentation, la croissance et la reproduction de certains organismes.
- Nous y sommes exposés via l’alimentation, l’eau et l’air, même si l’ampleur exacte de cette exposition varie beaucoup selon les individus et les contextes.
- La principale origine des microplastiques océaniques se situe à terre, dans nos systèmes de production, de consommation et de gestion des déchets.
Ce qui reste incertain ou débattu :
- L’ampleur des effets écologiques à long terme à l’échelle des populations et des écosystèmes.
- Le rôle précis des microplastiques dans la toxicité globale de notre environnement chimique, par rapport à d’autres sources de contaminants.
- Les impacts à long terme de l’accumulation de micro- et nanoplastiques dans l’organisme humain.
Ce que chacun peut déjà faire, sans attendre des certitudes parfaites :
- Réduire le recours aux plastiques à usage unique et prolonger la durée de vie des objets.
- Limiter les textiles synthétiques neufs et adapter ses pratiques de lavage.
- Questionner sa mobilité quotidienne, en réduisant la place de la voiture lorsque c’est possible.
- Soutenir, en tant que citoyen, consommateur ou professionnel, les politiques et innovations qui agissent à la source de la pollution plastique, plutôt que de miser uniquement sur des solutions de nettoyage en aval.
Les microplastiques sont une pollution « invisible » au quotidien, mais ils éclairent très concrètement les liens entre nos gestes de tous les jours, le fonctionnement des océans, la chaîne alimentaire et notre propre santé. En s’attaquant à leurs causes, on ne protège pas seulement le milieu marin : on améliore aussi, par ricochet, la qualité globale de notre environnement, aujourd’hui et pour les générations futures.
