Pollution lumineuse, impacts sur la faune nocturne et la santé humaine et pistes d’action

Pollution lumineuse, impacts sur la faune nocturne et la santé humaine et pistes d’action

À quoi ressemble votre quartier à 2 heures du matin ? Si vous vivez en ville ou en périphérie, il est probable qu’il fasse… presque jour. Réverbères blancs, vitrines éclairées, panneaux publicitaires, parkings, bâtiments de bureaux restés allumés : la nuit noire devient rare. Cette lumière artificielle n’est pas qu’un confort visuel ou un atout « sécurité ». Elle modifie profondément le comportement de la faune nocturne et notre propre santé, souvent sans que nous en ayons conscience.

Les chercheurs parlent désormais de pollution lumineuse, au même titre que la pollution de l’air ou sonore. L’Agence européenne pour l’environnement, l’ANSES ou encore l’Office français de la biodiversité multiplient les alertes : l’éclairage artificiel excessif la nuit est un facteur de perturbation écologique et sanitaire encore largement sous-estimé.

Qu’appelle-t-on exactement pollution lumineuse ?

La pollution lumineuse désigne l’ensemble des éclairages artificiels nocturnes qui dépassent les besoins réels (sécurité, circulation, activité économique) et qui :

  • éclairent des zones ou des horaires non nécessaires (enseignes allumées toute la nuit, parkings vides, bureaux inoccupés) ;
  • éclairent vers le ciel ou latéralement au lieu de cibler le sol ;
  • émettent une lumière trop intense ou avec un spectre inadapté (notamment très riche en bleu) ;
  • créent un halo lumineux visible à des kilomètres, masquant les étoiles.

En France, la loi encadre déjà certains usages : un arrêté de 2018 impose, par exemple, l’extinction des vitrines de magasins et façades de bâtiments non résidentiels au plus tard à 1h du matin (ou 1 heure après la fermeture). Mais l’application est inégale et de nombreux usages échappent encore à la réglementation, notamment l’éclairage des particuliers et une partie de l’éclairage public existant.

D’après une étude publiée dans Science en 2017, la surface de la Terre artificiellement éclairée la nuit a augmenté d’environ 2 % par an entre 2012 et 2016. La tendance est particulièrement marquée dans les pays en développement, mais l’intensité lumineuse continue aussi de croître dans les pays industrialisés, notamment avec la généralisation des LED.

Pourquoi la lumière artificielle perturbe autant la faune nocturne ?

Environ 60 % des espèces de vertébrés et 30 % des invertébrés sont essentiellement ou partiellement nocturnes. Chauves-souris, papillons de nuit, amphibiens, oiseaux migrateurs, insectes aquatiques, mais aussi de nombreux prédateurs et proies organisent leur vie autour de l’alternance jour/nuit. Cette alternance est un signal biologique majeur, au même titre que la température ou la disponibilité de nourriture.

La lumière artificielle agit comme un faux soleil. Elle modifie les repères et les comportements :

  • Orientation spatiale bouleversée : de nombreux insectes utilisent la lune ou le ciel nocturne pour se repérer. Les lampadaires, vitrines et projecteurs les attirent et les désorientent, au point qu’ils tournent autour jusqu’à épuisement.
  • Rythmes d’activité décalés : certains animaux sortent plus tard, rentrent plus tôt, ou évitent complètement les zones éclairées (on parle d’« effet barrière »).
  • Chaînes alimentaires modifiées : la lumière favorise certains prédateurs (par exemple des oiseaux ou des poissons qui chassent mieux en milieu éclairé) et pénalise leurs proies, ce qui déséquilibre l’écosystème.

Une synthèse scientifique publiée dans Global Change Biology en 2018 souligne que la pollution lumineuse peut être un facteur de déclin de la biodiversité aussi important, localement, que la pollution chimique ou la fragmentation des habitats.

Des insectes aux chauves-souris : quelques exemples très concrets

Les effets sont particulièrement visibles sur certains groupes d’espèces étudiés de près par les écologues.

Insectes nocturnes (papillons, coléoptères, diptères…)

Vous avez sans doute remarqué que certains lampadaires attirent une nuée d’insectes. Ce n’est pas anecdotique. Plusieurs expériences en Europe montrent qu’un lampadaire peut tuer entre plusieurs centaines et plusieurs milliers d’insectes par an par collision, brûlure ou prédation facilitée par la lumière.

Une étude allemande (Voigt et al., 2018) a estimé que l’éclairage public pourrait contribuer fortement aux déclins constatés des insectes, en s’ajoutant aux pesticides, à la perte d’habitats et au changement climatique. Or, ces insectes pollinisent les plantes, nourrissent les oiseaux et de nombreux mammifères.

Chauves-souris

Les chauves-souris sont des insectivores nocturnes essentiels : une seule pipistrelle commune peut consommer plusieurs milliers d’insectes en une nuit. Pourtant, un grand nombre d’espèces de chauves-souris évitent strictement les zones éclairées. L’installation de lampadaires sur une haie, un bocage ou un pont peut fragmenter leur territoire de chasse et couper des couloirs de déplacement entre gîtes et zones d’alimentation.

Des suivis réalisés en France par des associations naturalistes montrent qu’après la mise en place d’un éclairage puissant sur un pont ou une route, le passage de certaines espèces de chauves-souris peut chuter de plus de 50 %.

Amphibiens et oiseaux

Chez les amphibiens, l’éclairage artificiel près des zones humides peut perturber les chants, la reproduction et les déplacements vers les sites de ponte. Des expériences en laboratoire montrent, par exemple, que des grenouilles exposées à une faible lumière nocturne réduisent leur activité vocale, ce qui diminue leurs chances de reproduction.

Pour les oiseaux migrateurs, les effets sont parfois spectaculaires. Des bâtiments fortement éclairés, des phares ou des plateformes offshore peuvent attirer des centaines d’individus, provoquant des collisions mortelles. En 2017, près de 400 oiseaux migrateurs ont été retrouvés morts en une seule nuit autour d’un gratte-ciel éclairé à Galveston (États-Unis), un cas extrême mais représentatif d’un phénomène bien documenté.

Et sur nous, quels impacts sur la santé humaine ?

Chez l’humain, les effets sont plus subtils mais largement étudiés. La lumière est le principal régulateur de notre rythme circadien, cette horloge interne d’environ 24 heures qui synchronise sommeil, vigilance, sécrétion hormonale, température corporelle, etc.

Le problème central n’est pas toute lumière, mais la lumière en soirée et en début de nuit, particulièrement les lumières froides, riches en bleu (écrans, LED blanches, néons).

Plusieurs mécanismes sont en cause :

  • Suppression de la mélatonine : cette hormone, souvent appelée « hormone du sommeil », commence à être sécrétée naturellement quand la lumière diminue. Une exposition à une lumière forte le soir peut réduire significativement cette sécrétion, retardant l’endormissement et modifiant la qualité du sommeil.
  • Désynchronisation de l’horloge biologique : se coucher tard sous lumière artificielle et se lever tôt pour le travail ou l’école crée un décalage permanent entre horloge sociale et horloge biologique, souvent qualifié de « jet lag social ».
  • Fragmentation du sommeil : une lumière intrusive (lampadaire sans volet, enseigne de magasin, projecteur de parking) qui pénètre dans la chambre empêche d’atteindre les phases de sommeil profond de manière optimale.

L’OMS classifie depuis 2007 le travail de nuit comme « probablement cancérogène » (groupe 2A), notamment en raison de la perturbation du rythme circadien et de la baisse chronique de mélatonine. Plusieurs études épidémiologiques suggèrent des liens entre exposition prolongée à la lumière nocturne (en particulier en travail posté) et risque accru de certains cancers (sein, prostate), de troubles métaboliques (diabète de type 2, obésité) et de maladies cardiovasculaires. Les résultats restent débattus, mais la tendance globale va vers la prudence.

À plus court terme, un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité est clairement associé à :

  • une diminution des performances cognitives (mémoire, attention, prise de décision) ;
  • une augmentation du risque d’accidents de la route ou du travail ;
  • un impact négatif sur la santé mentale (anxiété, irritabilité, dépression).

Une étude publiée en 2020 dans JAMA Internal Medicine montre par exemple que la simple présence de lumière ou de télévision allumée dans la chambre est associée à une prise de poids plus importante sur plusieurs années, même à intensité modérée.

LED et écrans : progrès énergétique, nouveaux risques ?

Le passage massif aux LED est souvent présenté, à juste titre, comme une avancée majeure en termes d’efficacité énergétique. Une LED consomme beaucoup moins d’électricité qu’une ampoule à incandescence pour un flux lumineux équivalent. Pourtant, sur le plan de la pollution lumineuse, la situation est plus ambivalente.

Trois effets sont à considérer :

  • Effet rebond : comme la LED consomme moins, il devient économiquement tentant d’éclairer davantage de zones ou d’augmenter l’intensité. Résultat : les gains énergétiques peuvent être en partie annulés par un surcroît d’éclairage.
  • Spectre riche en bleu : beaucoup de LED « blanches froides » émettent beaucoup de lumière bleue, très efficace pour l’éclairage mais aussi très active sur les récepteurs de la mélatonine, donc plus perturbatrice pour les rythmes biologiques.
  • Lumière directionnelle : bien conçues, les LED permettent au contraire de mieux focaliser la lumière vers le sol, en réduisant les pertes vers le ciel. L’enjeu est donc moins la technologie en elle-même que son usage.

L’ANSES recommande depuis plusieurs années de privilégier des LED à température de couleur inférieure ou égale à 3000 K pour l’éclairage extérieur, ce qui donne une lumière plus chaude (tirant vers le jaune) et moins riche en bleu.

Que dit la réglementation en France sur la pollution lumineuse ?

Le cadre réglementaire s’est renforcé depuis une dizaine d’années, notamment via :

  • la loi Grenelle 2 et le Code de l’environnement, qui reconnaissent la pollution lumineuse comme une nuisance à prévenir ;
  • l’arrêté du 27 décembre 2018, qui fixe des règles pour l’éclairage des bâtiments non résidentiels, vitrines, parkings, parcs, jardins, façades (horaires d’extinction, intensité maximale, orientation des flux lumineux) ;
  • des règles spécifiques dans les parcs nationaux et certaines réserves, où l’éclairage nocturne est fortement limité pour préserver la biodiversité et le ciel étoilé.

Dans les faits, l’application reste hétérogène. De nombreuses communes n’ont pas encore adapté intégralement leur parc d’éclairage, et les contrôles sur les enseignes et façades restent variables selon les territoires. Cependant, on observe une montée en puissance des initiatives locales d’extinction nocturne (par exemple de 23h à 5h) dans les petites communes, avec à la clé des économies d’énergie de 30 à 70 % selon les cas.

Quelles pistes d’action pour les collectivités ?

Pour les communes, intercommunalités et gestionnaires d’infrastructures, la question est moins « éteindre ou éclairer » que « comment mieux éclairer ». Plusieurs leviers peuvent être combinés :

  • Réduire la durée d’éclairage : extinction partielle ou totale en cœur de nuit sur les zones peu fréquentées (rues résidentielles, parkings vides, zones d’activités fermées). Certaines communes ont ainsi réduit leur facture d’éclairage public de 40 % sans impact constaté sur l’insécurité.
  • Ajuster l’intensité : baisse de puissance en milieu de nuit, éclairage adaptatif (capteurs de présence, variation selon le trafic routier ou piéton).
  • Mieux orienter les luminaires : remplacer les lampadaires « boule » ou ouverts par des modèles avec flux lumineux entièrement dirigé vers le bas, limitant l’éblouissement et le halo vers le ciel.
  • Choisir des températures de couleur adaptées : privilégier des LED « blanc chaud » (≤ 3000 K) pour l’extérieur, éviter les projecteurs très blancs sur les zones naturelles sensibles (zones humides, haies, rivières, forêts).
  • Planifier l’éclairage : intégrer un « schéma directeur d’aménagement lumière » dans les documents d’urbanisme, avec cartographie des zones à enjeux (biodiversité, paysages nocturnes, ciels étoilés) et règles différenciées selon les secteurs.

Plusieurs retours d’expérience montrent qu’un programme de rénovation de l’éclairage public, combinant LED bien conçues + extinction partielle + réduction de puissance, permet des économies de 50 à 70 % sur la consommation électrique, tout en améliorant le confort visuel et en réduisant les impacts sur la biodiversité.

Que peuvent faire les entreprises et commerces ?

Les entreprises ont un rôle clé, en particulier sur trois postes : enseignes, façades, parkings.

  • Respecter (au minimum) l’arrêté de 2018 : extinction des enseignes et vitrines en cœur de nuit, limitation de l’éclairage des parkings aux horaires de fréquentation réelle, extinction des bureaux inoccupés.
  • Limiter les éclairages purement esthétiques : façades sur-illuminées, projecteurs vers le ciel, clignotants permanents. La réduction de ces dispositifs est souvent à la fois un gain énergétique et un élément d’image responsable.
  • Choisir des signalisations moins intrusives : intensité adaptée, couleurs plus chaudes, orientation horizontale plutôt que vers le haut.
  • Inclure la nuit dans les bilans environnementaux : intégrer la pollution lumineuse dans les diagnostics RSE, les chartes environnementales de zones d’activités ou de centres commerciaux.

À la clé, il y a non seulement des économies, mais aussi la réduction de conflits de voisinage (nuisances lumineuses pour les riverains) et une amélioration de la perception de la marque ou du site par le public.

Et à l’échelle individuelle, que pouvons-nous changer ?

À l’échelle d’un ménage, la part de pollution lumineuse peut sembler dérisoire, mais cumulée à l’échelle d’un quartier, elle devient significative. Surtout, nos choix individuels de lumière ont un impact direct sur notre propre santé.

Quelques leviers concrets :

  • À l’extérieur de la maison
    • Limiter les éclairages permanents de jardin, de terrasse ou de façade : privilégier des détecteurs de présence et de faibles intensités.
    • Éviter les projecteurs dirigés vers le ciel ou vers la rue.
    • Choisir des ampoules à lumière chaude (≤ 3000 K) pour les extérieurs.
  • À l’intérieur, pour le sommeil
    • Installer si possible des rideaux occultants ou volets pour bloquer la lumière de la rue.
    • Réduire fortement l’usage des écrans (smartphone, tablette, PC) dans l’heure qui précède le coucher ; à défaut, activer les modes « nuit » qui diminuent la lumière bleue.
    • Éviter les veilleuses ou LED puissantes dans la chambre ; si nécessaire, préférer une veilleuse de couleur ambrée ou rouge, peu active sur la mélatonine.
  • En tant que citoyen
    • Signaler à la mairie les éclairages manifestement excessifs ou inutiles (parkings vides, bâtiments publics éclairés toute la nuit).
    • Participer aux concertations sur les plans lumière ou PLU (plans locaux d’urbanisme) quand ils abordent l’éclairage public.
    • Soutenir ou relayer les initiatives de type « extinction de la nuit » ou « Nuits des étoiles » qui sensibilisent aux enjeux du ciel nocturne.

Ce que l’on sait, ce qui reste incertain, ce que l’on peut faire

Les connaissances sur la pollution lumineuse progressent vite, mais tout n’est pas encore parfaitement quantifié. On peut toutefois dégager quelques certitudes et zones d’ombre utiles pour orienter l’action.

Ce que l’on sait avec un bon niveau de confiance :

  • La lumière artificielle nocturne modifie profondément les comportements de nombreuses espèces nocturnes (insectes, chauves-souris, oiseaux, amphibiens).
  • Elle perturbe le rythme circadien humain, notamment via la suppression de mélatonine, avec des effets sur le sommeil et potentiellement sur certaines fonctions métaboliques et cardiovasculaires.
  • Les LED mal choisies (trop riches en bleu, trop intenses, mal orientées) peuvent aggraver ces perturbations, malgré leurs bénéfices énergétiques.
  • La réduction de la durée et de l’intensité de l’éclairage, ainsi que le choix de températures de couleur plus chaudes, diminuent significativement les impacts, tout en permettant des économies d’énergie importantes.

Ce qui reste incertain ou en cours d’étude :

  • L’ampleur exacte de la contribution de la pollution lumineuse aux déclins globaux des insectes et de certaines populations d’oiseaux, par rapport aux autres pressions (pesticides, climat, urbanisation).
  • Les liens de causalité fins entre exposition chronique à la lumière nocturne et risques de cancers chez l’humain, au-delà de situations spécifiques comme le travail de nuit.
  • Les effets à long terme sur les écosystèmes marins et aquatiques, encore peu étudiés par rapport aux milieux terrestres.

Ce que chacun peut faire, à son échelle :

  • Commune ou collectivité : établir un plan d’éclairage incluant extinction en cœur de nuit, réduction d’intensité, choix de LED chaudes, orientation stricte vers le bas, prise en compte des corridors écologiques.
  • Entreprise ou commerce : limiter l’éclairage aux horaires utiles, réduire ou repenser les éclairages purement esthétiques, intégrer la pollution lumineuse dans la stratégie RSE.
  • Citoyen : adapter l’éclairage extérieur privé, améliorer l’obscurité de sa chambre, réduire les écrans le soir, participer aux débats locaux sur l’éclairage public.

Réduire la pollution lumineuse ne signifie pas renoncer à la sécurité ou au confort. Il s’agit plutôt d’apprendre à retrouver une nuit utilement éclairée, mais pas suréclairée. En bonus, nous regagnons quelques étoiles dans le ciel, un meilleur sommeil, et un environnement un peu plus respirable pour la faune nocturne. Ce n’est pas si souvent qu’un même geste bénéficie à la fois à notre santé, à notre facture d’énergie et à la biodiversité.