Quand vous déposez un vieux téléphone dans une borne de recyclage ou que vous laissez un vieux PC à la déchèterie, vous pensez souvent : « Au moins, il sera recyclé. » Mais que veut réellement dire ce mot, une fois le bac fermé ? Est-ce que les métaux retournent dans de nouveaux appareils ? Est-ce que tout est vraiment traité en France ou en Europe ? Et surtout : que peut-on faire pour que ces déchets électroniques deviennent une vraie ressource, plutôt qu’un problème déplacé ailleurs ?
Un smartphone « recyclé » : que se passe-t-il vraiment ?
Imaginons un scénario très banal : vous changez de smartphone. L’ancien a un écran fissuré et une batterie qui tient mal la charge. Vous le déposez dans un bac de collecte en magasin, avec la mention rassurante « recyclage des appareils électriques et électroniques ».
Les étapes les plus probables sont les suivantes :
- le téléphone est regroupé avec d’autres appareils puis envoyé vers un centre de tri ou une plateforme de regroupement ;
- un prestataire spécialisé va décider s’il est réparable ou uniquement bon pour le démantèlement ;
- s’il est démonté, certains composants (batterie, carte électronique, écran) sont séparés ;
- les cartes et métaux partent vers des usines de traitement avancé (souvent en Europe, parfois hors UE) pour récupérer cuivre, or, argent, palladium, etc. ;
- les plastiques et certains éléments non valorisables sont orientés vers l’incinération avec valorisation énergétique, ou l’enfouissement.
À aucun moment le téléphone ne « redevient » un téléphone. On récupère seulement une partie des matériaux, avec des pertes importantes. Par exemple, selon des études compilées par le Global E-waste Monitor (ONU, 2020–2024), moins de 20 % des déchets électroniques dans le monde sont collectés et recyclés « de manière formelle » avec traçabilité complète.
Autrement dit : même dans un scénario optimiste, une grande partie de la valeur contenue dans votre appareil disparaît encore aujourd’hui. Et une fraction significative des déchets reste hors du radar des filières officielles.
Ce que disent les chiffres sur les déchets électroniques
Les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE ou D3E) sont l’un des flux de déchets qui croît le plus vite au monde. Quelques ordres de grandeur permettent de situer le problème :
- Selon le Global E-waste Monitor 2024, le monde a généré plus de 60 millions de tonnes de déchets électroniques en 2023, soit plus de 7 kg par habitant et par an.
- Moins d’un quart de ces déchets seraient collectés via des filières réglementées. Le reste est stocké chez les particuliers, jeté avec les ordures ménagères ou traité de manière informelle.
- En Europe, les taux de collecte officiels sont plus élevés (autour de 40–50 % selon les catégories d’appareils), mais très variables d’un pays à l’autre.
- Un smartphone contient en moyenne une quarantaine de métaux différents, dont certains dits « critiques » (cobalt, terres rares, indium, tantale). Pourtant, seuls quelques métaux (or, cuivre, aluminium) sont systématiquement récupérés avec de bons rendements.
Ces chiffres posent une question simple : si la plupart des matériaux ne sont ni récupérés ni tracés, que deviennent-ils effectivement après ce fameux « recyclage » ?
Dans une filière idéale : les grandes étapes du traitement
Pour comprendre ce qui fonctionne – et ce qui coince – il faut regarder de près les différentes étapes de traitement, dans un schéma de gestion « idéal », tel que prévu par les directives européennes et la réglementation française.
En simplifiant, les étapes principales sont :
- Collecte : récupération des déchets via déchèteries, reprise en magasin, éco-organismes, collecte en entreprise. Cette phase est cruciale : ce qui n’est pas collecté ne peut pas être recyclé.
- Tri et dépollution : retrait des éléments dangereux ou polluants (batteries, condensateurs contenant encore parfois des substances préoccupantes dans les vieux appareils, écrans avec rétroéclairage au mercure, etc.).
- Démantèlement : démontage partiel ou complet des appareils, souvent en mélange mécanique (broyage), parfois à la main pour les équipements complexes ou contenant des substances à risque.
- Séparation des fractions : après broyage, on sépare les différentes fractions (métaux ferreux, non ferreux, plastiques, verre) par aimantation, courants de Foucault, tri densimétrique, tri optique, etc.
- Raffinage et recyclage matière : les fractions métalliques et certains plastiques partent vers des usines spécialisées (fonderies, affineries) pour être réintroduits comme matières premières secondaires.
- Évacuation des résidus : les résidus non valorisables ou non économiquement recyclables sont incinérés ou enfouis.
Sur le papier, ce schéma permet une valorisation importante : on parle souvent de taux de valorisation de 80–90 % du poids pour certains gros appareils (lave-linge, lave-vaisselle, etc.), car ils contiennent beaucoup de métaux faciles à séparer (acier, cuivre, aluminium).
Pour les petits équipements électroniques (smartphones, tablettes, jouets connectés, accessoires informatiques), la réalité est plus complexe : beaucoup de composants miniaturisés, des matériaux assemblés très finement et des plastiques multiples rendent la séparation plus coûteuse et moins efficace.
Que deviennent concrètement les matériaux récupérés ?
Une fois dans la filière, que deviennent les principales matières issues de vos anciens appareils ? Voici un panorama des flux les plus importants.
Métaux ferreux (acier, fer)
- Ils représentent souvent la plus grande fraction en poids des gros appareils (électroménager).
- Ils sont facilement séparés par aimantation.
- Ils retournent dans les aciéries pour produire de nouveaux aciers (bâtiment, automobile, nouveaux équipements).
- Les taux de recyclage effectifs sont élevés (souvent > 80 % pour cette fraction).
Métaux non ferreux (cuivre, aluminium, etc.)
- Présents dans les câbles, moteurs, cartes électroniques, châssis.
- Le cuivre est très recherché : il est refondu pour refaire des fils électriques, des composants, des tuyauteries.
- L’aluminium issu des D3E est également recyclé, mais avec parfois une dégradation de qualité (mélanges d’alliages).
- Une partie de ces métaux part en export vers des fonderies spécialisées, notamment en Europe, parfois en Asie.
Métaux précieux (or, argent, palladium, platine)
- Ils se trouvent surtout dans les cartes électroniques, les connecteurs, certains composants de haute performance.
- Les teneurs sont faibles à l’échelle de l’appareil, mais très concentrées si l’on retraite des tonnes de cartes électroniques.
- Des usines d’affinage (par exemple en Belgique, en Allemagne, en Suède) utilisent des procédés thermiques et chimiques complexes pour les récupérer.
- Les rendements peuvent être élevés pour l’or et l’argent, mais restent perfectibles pour d’autres métaux rares ou critiques.
Plastiques
- Ils représentent une fraction importante des carcasses et des pièces intérieures.
- Le problème : diversité des résines (ABS, PC, mélanges), additifs, retardateurs de flamme bromés.
- Une partie des plastiques peut être recyclée en granulés pour de nouveaux produits (pièces techniques, mobilier urbain, etc.).
- Mais une part significative finit en valorisation énergétique (incinération) ou en enfouissement, faute de filière de recyclage économiquement viable pour des plastiques trop mélangés ou contaminés.
Verre (écrans, tubes, vitres)
- Les écrans plats (LCD, LED) et les anciens écrans cathodiques contiennent des verres différents, parfois avec des métaux lourds (plomb dans les vieux tubes cathodiques).
- Le verre peut être recyclé, mais souvent en usage moins noble (granulats, matériaux de construction), surtout pour les verres mélangés.
- Dans certains cas, la complexité du démontage fait que les taux de recyclage du verre d’écran restent relativement bas.
Batteries
- Les batteries lithium-ion des téléphones, ordinateurs portables, trottinettes, etc. font l’objet d’une filière spécifique.
- On récupère principalement le cobalt, le nickel, le lithium, le cuivre, parfois le graphite.
- Les technologies de recyclage progressent, mais les taux de récupération de lithium restent encore inférieurs à ceux du cobalt ou du nickel.
- Une partie des batteries usagées dans le monde est encore mal traitée, voire désossée de manière informelle, avec des risques importants (incendies, pollution des sols et des eaux).
En résumé : oui, une partie importante des matières est bien recyclée, surtout les métaux « classiques » (acier, cuivre, aluminium). Mais pour les métaux critiques, les plastiques complexes et certains composants électroniques, les pertes restent considérables. Et une partie non négligeable des flux sort encore des circuits maîtrisés.
Les angles morts : export, pertes de matières, impacts cachés
Officiellement, les déchets électroniques collectés par les filières agréées doivent être traités dans des conditions encadrées, que ce soit en France, en Europe ou à l’international. Mais la réalité reste plus nuancée.
Export légal et illégal
- Une partie des D3E est exportée légalement vers des installations de traitement à l’étranger (dans ou hors UE), qui disposent parfois de technologies plus avancées pour récupérer certains métaux précieux.
- Parallèlement, de nombreux rapports (ONU, Interpol, ONG) documentent un commerce illégal : des déchets sont expédiés vers des pays à bas revenus, sous prétexte de « matériel de seconde main », alors qu’ils sont en réalité en fin de vie.
- Ces déchets y sont souvent traités de façon artisanale (brûlage de câbles, bains acides pour récupérer le cuivre ou l’or), avec des impacts majeurs sur la santé des travailleurs et l’environnement local.
Pertes de matières sur toute la chaîne
- À chaque étape (collecte, tri, démantèlement, affinage), une partie des matériaux est perdue ou diluée dans d’autres flux.
- Des métaux rares restent piégés dans des poussières de broyage ou des résidus non valorisés.
- Certains composants entiers sont incinérés faute de filière rentable pour en extraire les matériaux.
Impacts cachés du recyclage lui-même
- Le recyclage consomme lui aussi de l’énergie, de l’eau, des réactifs chimiques, et génère des émissions (CO₂, polluants atmosphériques, résidus de traitement).
- Cependant, les analyses de cycle de vie montrent généralement que recycler les métaux des D3E reste beaucoup moins impactant que d’extraire les mêmes métaux de minerais vierges, surtout pour l’aluminium, le cuivre, l’or ou le cobalt.
- La question n’est donc pas « recyclage ou rien », mais plutôt : comment maximiser la récupération de matières utiles tout en minimisant les impacts des opérations de traitement.
Ces angles morts expliquent pourquoi le recyclage ne peut pas être la seule réponse. Pour mieux valoriser nos déchets électroniques, il faut agir bien en amont, dès la conception et l’usage des appareils.
Comment mieux valoriser : du citoyen au fabricant
La bonne nouvelle, c’est que les leviers d’action sont nombreux, à toutes les échelles. Certains sont déjà en marche (droit à la réparation, éco-conception), d’autres dépendent directement de nos comportements individuels.
À l’échelle des citoyens : prolonger la vie des appareils
- Réparer plutôt que remplacer trop vite : en France, l’Indice de réparabilité et le futur indice de durabilité (prévu dans le cadre de la loi Anti-Gaspillage) donnent des informations utiles au moment de l’achat.
- Entretenir : nettoyage des ventilateurs d’ordinateurs, changement de batterie, protection d’écran… Ces gestes peuvent prolonger de plusieurs années la durée de vie d’un appareil.
- Privilégier la seconde main et le reconditionné : acheter un téléphone reconditionné permet d’éviter la production d’un appareil neuf. Les études estiment qu’un smartphone reconditionné peut réduire l’empreinte carbone associée à l’achat d’un appareil d’environ 50 % ou plus.
- Ne pas stocker inutilement : de nombreux foyers gardent des téléphones, câbles, accessoires « au cas où » qui ne seront jamais réutilisés. Or, tant qu’ils restent dans un tiroir, ils ne peuvent pas être recyclés.
- Utiliser les bonnes filières : apport en déchèterie, en magasin (reprise 1 pour 1 ou 1 pour 0 pour les petites surfaces), dons via des associations ou des collectes solidaires.
À l’échelle des collectivités : organiser la collecte et l’information
- Multiplier les points de collecte de proximité : plus c’est simple, plus les citoyens déposent leurs appareils au bon endroit.
- Rendre la filière visible : panneaux en déchèterie, campagnes d’information expliquant le devenir des D3E, retours d’expérience locaux.
- Soutenir les structures de réemploi et de réparation : ateliers de réparation (repair cafés), ressourceries, entreprises d’insertion spécialisées dans le reconditionnement.
- Intégrer des critères d’économie circulaire dans les marchés publics : équipements reconditionnés, durée de garantie, disponibilité des pièces détachées.
À l’échelle des fabricants et distributeurs : concevoir pour durer et être recyclé
- Éco-conception : réduire le nombre de matériaux différents, éviter les mélanges de plastiques difficilement séparables, limiter les substances complexes (colles fortes, assemblages irréversibles) qui empêchent le démontage.
- Faciliter la réparation : composants modulaires, accès facile à la batterie, disponibilité et prix raisonnables des pièces détachées, documentation technique accessible.
- Anticiper la fin de vie : marquage clair des matériaux, standardisation des connecteurs, conception d’appareils prévus pour le démontage automatisé.
- Modèles économiques alternatifs : location, offre de services, reprise systématique des anciens appareils avec transparence sur leur devenir.
À l’échelle des pouvoirs publics : réguler et inciter
- Renforcer la traçabilité : mieux suivre les flux de D3E, y compris à l’export, pour limiter les dérives et les traitements illégaux.
- Encadrer le droit à la réparation : rendre obligatoire la disponibilité de pièces détachées pendant une durée minimale, soutenir les réparateurs indépendants.
- Orienter les investissements : soutenir les technologies de recyclage avancé pour les métaux critiques, les plastiques complexes et les batteries.
- Adapter les objectifs : ne pas se limiter aux tonnages collectés, mais intégrer la qualité du recyclage, la part de réemploi, et le taux de récupération des matériaux critiques.
Ce que l’on sait, ce qui reste à améliorer, et ce que vous pouvez faire dès maintenant
Les connaissances sur le devenir de nos déchets électroniques se sont beaucoup affinées ces dernières années, même si des zones d’ombre persistent.
Ce qui est bien établi
- Les D3E représentent un gisement massif de matières premières, en particulier de métaux stratégiques et précieux.
- Le recyclage formel permet de récupérer une part importante des métaux « classiques » (acier, aluminium, cuivre) avec des bénéfices environnementaux nets par rapport à l’extraction minière.
- Les taux de collecte restent insuffisants à l’échelle mondiale, et une part non négligeable des D3E suit encore des circuits informels ou illégaux.
- La conception actuelle de nombreux appareils (miniaturisation extrême, assemblages irréversibles) complique fortement le recyclage complet.
Ce qui reste incertain ou en évolution
- Les rendements réels de récupération pour certains métaux critiques (terres rares, indium, gallium, etc.) restent difficiles à estimer, faute de données publiques détaillées.
- Les trajectoires technologiques des filières de recyclage de batteries et d’électronique évoluent rapidement, avec des procédés en développement qui pourraient améliorer significativement les taux de récupération.
- Les effets à long terme des exportations de D3E vers les pays à bas revenus sur la santé et l’environnement sont encore sous-estimés, faute de suivi systématique.
Ce que vous pouvez faire, concrètement
- Allonger autant que possible la durée de vie de vos appareils avant de les remplacer (réparation, entretien, usage plus sobre).
- Privilégier le reconditionné ou la seconde main pour les équipements standard (smartphone, ordinateur portable, tablette).
- Éviter de stocker les appareils inutilisés : leur offrir une seconde vie (don, revente) ou les déposer dans une filière de collecte reconnue.
- Au moment de l’achat, regarder les indicateurs disponibles (indice de réparabilité, garanties, disponibilité des pièces détachées) plutôt que seulement la performance ou le design.
- Soutenir, lorsque c’est possible, les acteurs du réemploi et de la réparation près de chez vous.
Les déchets électroniques ne disparaissent pas au moment où vous les déposez dans un bac de recyclage. Ils changent simplement de forme et de lieu, en redevenant parfois des matières utiles… ou en générant d’autres impacts, plus loin. Comprendre ce parcours est un préalable indispensable si l’on veut passer d’une logique de « tout jeter–tout recycler » à une véritable économie circulaire de l’électronique, où les appareils sont conçus pour durer, pour être réparés, puis recyclés de la manière la plus efficace possible.