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Théories de l’effondrement, que disent les chercheurs et quelles réponses pour nos sociétés

Théories de l'effondrement, que disent les chercheurs et quelles réponses pour nos sociétés

Théories de l'effondrement, que disent les chercheurs et quelles réponses pour nos sociétés

En 2020, une étude de l’Ademe montrait que 56 % des Français pensaient que « notre civilisation telle que nous la connaissons pourrait s’effondrer dans les prochaines décennies ». Dans le même temps, les ventes de livres sur l’« effondrement » explosaient, tout comme les vidéos alarmistes sur les réseaux sociaux. Faut-il prendre ces scénarios au sérieux, ou les reléguer au rang de science-fiction catastrophiste ? Et surtout : que disent réellement les chercheurs qui travaillent sur ces questions ?

De quoi parle-t-on quand on parle « d’effondrement » ?

Le terme « effondrement » est utilisé dans des sens très différents, ce qui crée une grande confusion. Les travaux de chercheurs comme Joseph Tainter, Jared Diamond, Pablo Servigne ou encore les rapports du Club de Rome ne parlent pas tous de la même chose.

On peut distinguer au moins trois niveaux :

Les débats actuels portent surtout sur ce dernier point. Les chercheurs ne discutent pas du fait que des effondrements locaux ou régionaux sont possibles (et déjà observés), mais de la probabilité, des causes et des formes possibles d’un effondrement global.

Ce que disent les grands cadres scientifiques

Plusieurs disciplines fournissent des éléments factuels pour évaluer ces risques : climatologie, écologie, économie, histoire des sociétés, modélisation de systèmes complexes.

Les modèles de type « limites à la croissance »

En 1972, le rapport Meadows pour le Club de Rome, « The Limits to Growth », modélise la dynamique mondiale en intégrant population, ressources, pollution, alimentation et production industrielle. Certains scénarios aboutissent à un déclin marqué de la population et de la production au cours du XXIe siècle si la croissance matérielle se poursuit sans inflexion.

Fait rarement mentionné dans les débats : des travaux récents, comme ceux de Gaya Herrington (2021), ont comparé ces scénarios aux données observées jusqu’en 2019. Résultat : la trajectoire du monde reste étonnamment proche de certains scénarios de dépassement puis de déclin. Cela ne signifie pas que le modèle est « juste » au détail près, mais que les grandes tendances (pression sur les ressources, pollution, tensions sociales) sont cohérentes avec ses hypothèses.

Limite importante : ces modèles sont macro, très simplifiés, et ne disent rien du vécu concret des sociétés, ni des progrès technologiques possibles, ni des politiques qui peuvent infléchir la trajectoire.

Les signaux envoyés par le climat et la biodiversité

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) n’emploie pas le terme « effondrement », mais ses rapports décrivent des risques systémiques :

De son côté, l’IPBES (la « plateforme biodiversité » des Nations unies) estime qu’un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction, avec des conséquences directes sur :

Ces deux blocs de connaissances convergent vers une idée claire : sans changement massif de trajectoire, la probabilité de perturbations graves, simultanées et difficiles à gérer augmente fortement au cours du siècle.

Les leçons de l’histoire des sociétés qui se sont effondrées

Les anthropologues et historiens, comme Joseph Tainter ou Jared Diamond, ont étudié les causes d’effondrement de sociétés passées. On retrouve souvent un faisceau de facteurs, plutôt qu’une cause unique :

Ce qui ressort de ces travaux :

Les parallèles avec notre situation actuelle doivent être faits avec prudence : les sociétés contemporaines sont beaucoup plus interconnectées, technologiques et informées. Mais elles sont aussi plus dépendantes de réseaux globaux (énergie, numérique, logistique) qui peuvent devenir des points de fragilité.

Le débat entre « collapsologues » et « techno-optimistes »

Dans le débat public, deux positions extrêmes s’opposent souvent.

D’un côté, certains auteurs de la « collapsologie » (terme popularisé en France par Pablo Servigne et Raphaël Stevens) avancent que l’effondrement global de la civilisation industrielle est non seulement probable, mais déjà engagé. Ils s’appuient sur :

Ils insistent sur la nécessité de préparer des territoires résilients, de développer la solidarité locale et de repenser nos modes de vie en profondeur.

À l’autre extrême, les techno-optimistes considèrent que :

Entre ces deux pôles, la majorité des chercheurs adopte une position intermédiaire : reconnaître la réalité de risques élevés et de trajectoires dangereuses, sans pouvoir, à ce stade, trancher scientifiquement sur la probabilité précise d’un effondrement global.

Ce que l’on sait, et ce que l’on ne sait pas

Sur le plan scientifique, il est possible de distinguer :

Des points largement établis :

Des points encore très incertains :

Autrement dit, l’effondrement global n’est ni une certitude scientifique, ni une simple fantaisie. C’est un risque systémique difficile à quantifier, mais suffisamment documenté pour justifier des réponses sérieuses.

Pourquoi les récits d’effondrement marquent autant nos imaginaires

Au-delà des données, il y a la question des récits. Pourquoi les scénarios d’effondrement trouvent-ils aujourd’hui un tel écho ? Plusieurs facteurs jouent :

Ces récits peuvent être utiles s’ils permettent de prendre la mesure des risques et d’ouvrir des conversations difficiles. Ils deviennent problématiques quand ils glissent vers :

Pour un blog comme Environnementpedia, l’enjeu est de naviguer entre minimisation et dramatisation, en gardant un cap : ce qui est prouvé, ce qui est possible, ce qui est entre nos mains.

Quelles réponses à l’échelle des politiques publiques ?

Si l’on adopte une approche de gestion des risques, la question devient : que mettre en place, dès maintenant, pour réduire la probabilité d’effondrements locaux et limiter la gravité des chocs qui surviendront malgré tout ?

Plusieurs axes sont aujourd’hui largement documentés :

Ces orientations sont déjà présentes dans de nombreux plans climat, stratégies biodiversité ou feuilles de route de transition juste. Le défi principal n’est plus de les formuler, mais de les mettre en œuvre à l’échelle et à la vitesse nécessaires.

Et à l’échelle des entreprises et des organisations ?

Les entreprises commencent à intégrer ces enjeux, parfois sous l’angle des risques physiques (aléas climatiques, ruptures d’approvisionnement) et des risques de transition (évolutions réglementaires, changement des attentes des clients).

Quelques leviers concrets :

Ces approches restent minoritaires, mais elles progressent, portées par les réglementations (CSRD, taxonomie européenne), la pression des investisseurs et le réalisme économique : un modèle trop exposé aux perturbations finit par coûter cher.

Ce que chacun peut faire, sans basculer dans l’angoisse permanente

À l’échelle individuelle, l’idée n’est pas de « sauver le monde » tout seul, mais de contribuer, à son niveau, à deux objectifs complémentaires : réduire les pressions globales, et augmenter la résilience locale.

Quelques pistes, issues de travaux croisant sciences environnementales et sciences sociales :

Ces actions ne garantissent évidemment pas l’absence de crises. Mais elles contribuent à orienter la trajectoire collective, tout en rendant nos vies un peu moins dépendantes de systèmes fragiles.

Faire avec l’incertitude : un changement de posture

Les théories de l’effondrement nous confrontent à une question inconfortable : comment agir dans un monde où ni le pire, ni le meilleur ne sont assurés, mais où les choix présents ont un poids décisif sur l’éventail des futurs possibles ?

Sur la base des travaux scientifiques disponibles, quelques repères se dégagent :

L’enjeu n’est donc pas de savoir si nous devons « croire » ou non à l’effondrement, mais d’accepter l’incertitude comme un cadre de travail, et de bâtir des réponses qui restent pertinentes dans plusieurs scénarios : des trajectoires difficiles mais gérables, comme des crises plus profondes.

En filigrane, une question demeure, que chaque citoyen, collectivité ou entreprise peut se poser : si l’on admet que notre modèle actuel n’est ni soutenable écologiquement, ni stable à long terme, que voulons-nous renforcer aujourd’hui pour traverser les chocs à venir avec le plus d’humanité, de justice et de lucidité possible ?

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