Si vous achetez vos légumes sur un marché, vous avez sans doute déjà entendu un maraîcher vous dire : « Ici, on régénère le sol, on ne le détruit pas ». Mais que signifie vraiment cette promesse d’« agriculture régénératrice » dont se réclament désormais des petites fermes bio… et de grandes marques agroalimentaires ? Nouvelle révolution agricole ou simple changement d’étiquette sur des pratiques déjà connues ?
Derrière le slogan, il y a un enjeu très concret : des sols qui s’érodent, une biodiversité ordinaire qui s’effondre, et un climat qui se dérègle. Selon la FAO, un tiers des sols de la planète est déjà dégradé, et nous perdons chaque année l’équivalent de millions d’hectares de terres agricoles à cause de l’érosion et de la salinisation. Dans ce contexte, toute approche capable de restaurer la fertilité des sols tout en stockant du carbone mérite d’être regardée de près.
Ce que recouvre vraiment l’agriculture régénératrice
Il n’existe pas, à ce jour, de définition juridique unique de l’agriculture régénératrice. C’est une première source de confusion. On y met parfois presque tout et n’importe quoi. Mais si l’on regarde les référentiels utilisés par des organismes comme le Rodale Institute (États-Unis) ou le label français « Label Bas-Carbone – Grandes cultures », on retrouve quelques piliers communs :
- Couverture permanente des sols : limiter au maximum les sols nus, en gardant des cultures, des couverts végétaux ou des résidus en surface.
- Réduction du travail du sol : passage du labour profond à des techniques de semis direct ou de travail superficiel.
- Augmentation de la biodiversité cultivée : rotations de cultures plus longues, cultures associées (mélanges de céréales et légumineuses, par exemple).
- Retour de la matière organique : apport de compost, de fumier, gestion des résidus de récolte, parfois intégration raisonnée de l’élevage.
- Réduction forte des intrants de synthèse : engrais minéraux et pesticides, au profit de la fertilité biologique du sol et de la lutte biologique.
Autrement dit, l’objectif n’est pas seulement de « faire moins de dégâts », mais de restaurer des fonctions écologiques : capacité du sol à stocker du carbone, à filtrer l’eau, à nourrir les plantes, à fournir des habitats aux invertébrés, aux champignons, aux bactéries.
On est donc proche de l’agroécologie, mais avec un accent très fort mis sur le sol comme « écosystème vivant » au cœur de la régulation du climat et de la biodiversité.
Les sols : un allié massif (mais fragile) face au dérèglement climatique
Un sol sain, riche en matière organique, fonctionne comme une éponge et comme une batterie de carbone.
Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les sols contiennent environ 2 à 3 fois plus de carbone que l’atmosphère. Or, une partie importante de ce stock a été perdue avec la généralisation du labour intensif, la monoculture et la destruction des haies depuis les années 1950.
Les pratiques régénératrices visent à inverser cette tendance. Des méta-analyses publiées dans des revues comme Global Change Biology montrent que :
- les couverts végétaux peuvent augmenter le stock de carbone du sol de 0,3 à 1 tonne de CO₂ par hectare et par an selon les contextes ;
- la réduction du travail du sol (non-labour, semis direct) contribue aussi au stockage, même si l’effet varie beaucoup selon le climat et le type de sol ;
- des rotations diversifiées augmentent la matière organique et la résilience face aux sécheresses.
Ces ordres de grandeur peuvent sembler modestes, mais si l’on les applique à des millions d’hectares, l’effet devient significatif. C’est l’idée avancée, par exemple, par l’initiative française « 4 pour 1000 », qui vise une augmentation annuelle de 0,4 % des stocks de carbone dans les sols à l’échelle mondiale, pour compenser une partie des émissions de CO₂.
Attention toutefois : le sol n’est pas un « puits sans fond ». Il existe un plateau de stockage au-delà duquel le gain ralentit, et une partie du carbone stocké peut être reperdue si les pratiques changent à nouveau (retour au labour, abandon des couverts…). L’agriculture régénératrice est donc un levier important, mais conditionné à la durée et à la cohérence des pratiques.
Biodiversité : ce qui se passe quand on regarde sous la surface
On parle beaucoup des abeilles, moins des vers de terre, des collemboles ou des champignons mycorhiziens. Et pourtant, ce sont eux qui font une large partie du « travail » dans un sol vivant : décomposition de la matière organique, structuration des agrégats, symbioses avec les racines pour l’accès aux nutriments.
Plusieurs études européennes, notamment dans le cadre du projet EJP SOIL, montrent que :
- les systèmes en non-labour avec couverture permanente abritent en moyenne 30 à 50 % de vers de terre en plus que les systèmes labourés ;
- la diversité microbienne (bactéries, champignons) augmente avec la complexité des rotations de cultures et la présence de légumineuses ;
- la présence de haies et d’éléments semi-naturels (mares, bandes enherbées) dans les fermes régénératrices favorise les auxiliaires de cultures (coccinelles, carabes, pollinisateurs sauvages).
Au-dessus du sol, les effets sont également visibles. Une étude britannique publiée dans Journal of Applied Ecology a ainsi montré que des fermes appliquant des principes agroécologiques (rotations longues, haies, prairies temporaires, réduction des pesticides) hébergent environ 50 % de papillons en plus que les systèmes conventionnels voisins.
Cela ne signifie pas que toutes les fermes dites « régénératrices » atteignent ces résultats. Il existe une grande variabilité, et certains systèmes très « technos » (avec beaucoup de machines et parfois d’herbicides) se revendiquent régénérateurs. La clé reste la cohérence d’ensemble du système : sol peu perturbé, couvert, diversité végétale, réduction réelle des intrants.
Agriculture régénératrice et rendement : compatible ou pas ?
C’est souvent la grande crainte des agriculteurs et des décideurs : « Est-ce que ça produit assez ? » Les données disponibles apportent une réponse nuancée.
Les synthèses d’essais de longue durée en Europe indiquent que :
- en céréales, les systèmes sans labour avec couverts peuvent atteindre des rendements proches des systèmes labourés après une phase de transition de quelques années ;
- en conditions de sécheresse, les sols mieux structurés et plus riches en matière organique ont souvent de meilleurs rendements, grâce à une meilleure rétention d’eau ;
- en revanche, des pertes de rendement temporaires sont fréquentes les premières années, notamment si les systèmes ne sont pas bien accompagnés techniquement.
Une méta-analyse publiée dans Nature sur les systèmes agroécologiques au sens large conclut à une baisse de rendement moyenne de 8 à 20 % dans certains contextes, mais avec des gains importants en stabilité, en marge brute (grâce à la baisse des intrants) et en services écosystémiques (stockage de carbone, biodiversité, qualité de l’eau).
En résumé, l’agriculture régénératrice n’est pas une « baguette magique » qui augmenterait partout les rendements, mais un compromis production–résilience–environnement. Dans un climat qui devient plus extrême, ce compromis peut devenir rentable à moyen terme, y compris économiquement.
Une notion séduisante… mais pas exempte de controverses
Si l’agriculture régénératrice suscite autant d’intérêt, c’est aussi parce qu’elle est devenue un argument marketing puissant. Grandes marques de boissons, groupes céréaliers, plateformes de restauration collective : nombreux sont ceux qui annoncent financer des « hectares régénératifs » dans leurs chaînes d’approvisionnement.
Cela pose plusieurs questions légitimes :
- Pas de définition juridique claire : sans cadre officiel, chacun peut définir ses propres critères, parfois très minimalistes.
- Risque de greenwashing : certains programmes se contentent d’un ou deux leviers (par exemple, un peu de non-labour) sans réduction significative des pesticides ou sans suivi des résultats sur le sol.
- Crédits carbone agricoles : le stockage de carbone dans le sol est de plus en plus monétisé. Or, mesurer précisément ces stocks, leur permanence et leur « additionnalité » (ce qui est vraiment dû au changement de pratique) est complexe et source de débat scientifique.
À l’inverse, certains critiques craignent que le terme « régénératif » soit utilisé pour marginaliser l’agriculture biologique, en faisant croire qu’il suffirait de quelques couverts végétaux pour compenser l’usage continu de pesticides. Les études disponibles montrent pourtant que, pour la biodiversité, la combinaison de plusieurs leviers (moindre intrants, diversité paysagère, haies, prairies, sols couverts) est décisive.
Autre point de vigilance : l’agriculture régénératrice est parfois présentée comme un moyen de « compenser » des émissions d’autres secteurs (aérien, énergie, industrie). Or, même dans ses scénarios les plus optimistes, le GIEC rappelle que les sols ne peuvent compenser qu’une part minoritaire de nos émissions actuelles. On ne pourra pas éviter la réduction massive des énergies fossiles en espérant que les champs absorberont tout.
Des exemples très concrets sur le terrain
Pour sortir des généralités, regardons quelques types de pratiques déjà à l’œuvre en France et en Europe :
- En grandes cultures (blé, maïs, colza) : des agriculteurs passent au semis direct sous couvert, avec des mélanges de légumineuses (féverole, trèfle) et de crucifères. Résultat observé dans plusieurs groupes Dephy (dispositif français de réduction des pesticides) : baisse progressive de l’IFT (Indice de fréquence de traitement) de 20 à 40 %, érosion quasi nulle et retour de populations importantes de vers de terre.
- En viticulture : des domaines maintiennent des enherbements permanents entre les rangs, plantent des haies et installent des nichoirs à chauves-souris et mésanges. À la clé : moins de ravageurs, une meilleure portance des sols en cas de pluie intense, et parfois des microclimats un peu plus frais susceptibles de limiter les stress thermiques.
- En élevage extensif : le pâturage tournant dynamique permet de laisser pousser l’herbe entre les passages des animaux, augmentant la biomasse racinaire et la matière organique du sol. Des suivis menés dans des fermes pilotes en Nouvelle-Aquitaine montrent des hausses de stocks de carbone dans les 30 premiers centimètres du sol après plusieurs années de pratique.
Ces exemples ne sont pas transposables tels quels partout, mais ils illustrent un point clé : l’agriculture régénératrice est moins un « kit » de solutions toutes faites, qu’une démarche d’évolution de système, qui suppose du temps, du conseil technique, et souvent un soutien financier pendant la phase de transition.
Ce que peuvent faire les citoyens, les collectivités et les entreprises
Face à ces enjeux, il est légitime de se demander : « Et moi, concrètement, qu’est-ce que je peux faire, à mon échelle ? » La réponse sera différente selon que vous êtes consommateur, élu local, ou acteur économique.
Côté citoyens, plusieurs leviers existent :
- Regarder les pratiques, pas seulement les labels : le label « bio » reste un repère précieux, mais il ne dit pas tout sur le travail du sol, les couverts, les haies. N’hésitez pas à questionner vos maraîchers, vos AMAP, vos magasins de producteurs : « Que faites-vous pour la vie du sol ? »
- Soutenir les filières engagées : certaines coopératives et marques publient des cahiers des charges axés sur les sols vivants, avec indicateurs à l’appui (teneur en matière organique, IFT, diversité des rotations). Chercher ces informations est un moyen de pousser à la transparence.
- Réduire le gaspillage alimentaire : chaque kilo de nourriture jeté, ce sont des hectares mobilisés, des sols sollicités pour rien. Les bénéfices d’une agriculture régénératrice sont d’autant plus pertinents si la demande alimentaire est sobre.
Côté collectivités, les marges de manœuvre sont importantes :
- Clauses dans la restauration collective : intégrer des critères sur les pratiques de gestion des sols (couverts, rotations, réduction des pesticides) dans les appels d’offres des cantines scolaires et des restaurants administratifs.
- Soutien aux haies et infrastructures écologiques : aides à la plantation et à l’entretien de haies, de bandes enherbées, de mares, qui sont au cœur des systèmes régénératifs.
- Accompagnement technique : financement de conseillers spécialisés en agronomie des sols, d’essais de terrain, de fermes pilotes ouvertes aux agriculteurs voisins.
Côté entreprises agroalimentaires, la crédibilité se jouera sur quelques points-clés :
- Transparence des critères : publier clairement ce qui est exigé des agriculteurs en termes de pratiques, et ce qui est mesuré (carbone, biodiversité, intrants).
- Rémunération juste : prendre en charge une partie du risque de transition (contrats pluriannuels, primes pour services environnementaux), plutôt que de se contenter d’exiger des changements sans contrepartie.
- Vérification indépendante : s’appuyer sur des organismes tiers, des données ouvertes, et des protocoles scientifiques pour évaluer les résultats.
Où en est-on, et où veut-on aller ?
L’agriculture régénératrice est à la fois prometteuse et encore en construction. Pour clarifier le paysage, on peut résumer l’état des connaissances en trois volets.
Ce que l’on sait avec un bon niveau de confiance :
- Les pratiques centrées sur le sol (couverts, non-labour, rotations diversifiées, haies, retour de matière organique) peuvent augmenter les stocks de carbone dans de nombreux contextes, même si les ordres de grandeur restent limités à l’échelle du climat mondial.
- Ces pratiques sont globalement bénéfiques pour la biodiversité, en particulier la faune du sol, les auxiliaires de culture et une partie des pollinisateurs.
- La résilience face aux aléas (sécheresses, pluies intenses, ravageurs) est généralement améliorée dans les systèmes où le sol est mieux structuré et plus vivant.
Ce qui reste incertain ou très variable :
- Les gains de rendement ne sont ni garantis ni systématiques ; ils dépendent fortement du climat, du type de sol, des cultures et de l’accompagnement technique.
- Le potentiel réel de stockage de carbone à long terme (sur plusieurs décennies) est encore mal quantifié, notamment au-delà des premiers horizons de sol.
- Les effets cumulés des programmes d’agriculture régénératrice portés par les grandes entreprises restent difficiles à évaluer, faute de données publiques homogènes.
Ce que chacun peut faire, dès maintenant, à son niveau :
- Comme citoyen : s’informer sur les pratiques de gestion des sols derrière les produits que l’on achète, soutenir les fermes en transition (AMAP, circuits courts), réduire le gaspillage alimentaire.
- Comme élu local : intégrer les sols vivants et la biodiversité dans les politiques agricoles locales, la commande publique, les plans climat, et soutenir concrètement les agriculteurs engagés.
- Comme entreprise : éviter le greenwashing, co-construire avec les agriculteurs des cahiers des charges exigeants mais réalistes, financer le conseil technique et la mesure rigoureuse des impacts.
L’agriculture régénératrice ne sauvera pas, à elle seule, le climat ni la biodiversité. Mais elle offre un horizon pragmatique : celui d’une agriculture qui cesse de considérer le sol comme un simple support inerte, pour le traiter comme un allié vivant. Dans un contexte où les marges de manœuvre se réduisent, remettre les sols au centre de nos politiques agricoles et alimentaires n’a rien d’un effet de mode : c’est une condition de notre sécurité alimentaire future.