En 2020, une étude de l’Ademe montrait que 56 % des Français pensaient que « notre civilisation telle que nous la connaissons pourrait s’effondrer dans les prochaines décennies ». Dans le même temps, les ventes de livres sur l’« effondrement » explosaient, tout comme les vidéos alarmistes sur les réseaux sociaux. Faut-il prendre ces scénarios au sérieux, ou les reléguer au rang de science-fiction catastrophiste ? Et surtout : que disent réellement les chercheurs qui travaillent sur ces questions ?
De quoi parle-t-on quand on parle « d’effondrement » ?
Le terme « effondrement » est utilisé dans des sens très différents, ce qui crée une grande confusion. Les travaux de chercheurs comme Joseph Tainter, Jared Diamond, Pablo Servigne ou encore les rapports du Club de Rome ne parlent pas tous de la même chose.
On peut distinguer au moins trois niveaux :
- Effondrement d’un système local : par exemple l’effondrement de la pêche à la morue au large de Terre-Neuve dans les années 1990 (population de poissons divisée par plus de 90 %, disparition d’une économie régionale).
- Effondrement d’une société ou d’un empire : chute de l’Empire romain d’Occident, disparition de la civilisation maya classique, crise de l’île de Pâques… avec perte des institutions, des infrastructures et d’une partie importante de la population.
- Effondrement global de la civilisation industrielle : scénario dans lequel les sociétés modernes perdent, à l’échelle mondiale, leurs capacités fondamentales (production d’énergie, échanges, alimentation, santé, sécurité) dans un laps de temps relativement court.
Les débats actuels portent surtout sur ce dernier point. Les chercheurs ne discutent pas du fait que des effondrements locaux ou régionaux sont possibles (et déjà observés), mais de la probabilité, des causes et des formes possibles d’un effondrement global.
Ce que disent les grands cadres scientifiques
Plusieurs disciplines fournissent des éléments factuels pour évaluer ces risques : climatologie, écologie, économie, histoire des sociétés, modélisation de systèmes complexes.
Les modèles de type « limites à la croissance »
En 1972, le rapport Meadows pour le Club de Rome, « The Limits to Growth », modélise la dynamique mondiale en intégrant population, ressources, pollution, alimentation et production industrielle. Certains scénarios aboutissent à un déclin marqué de la population et de la production au cours du XXIe siècle si la croissance matérielle se poursuit sans inflexion.
Fait rarement mentionné dans les débats : des travaux récents, comme ceux de Gaya Herrington (2021), ont comparé ces scénarios aux données observées jusqu’en 2019. Résultat : la trajectoire du monde reste étonnamment proche de certains scénarios de dépassement puis de déclin. Cela ne signifie pas que le modèle est « juste » au détail près, mais que les grandes tendances (pression sur les ressources, pollution, tensions sociales) sont cohérentes avec ses hypothèses.
Limite importante : ces modèles sont macro, très simplifiés, et ne disent rien du vécu concret des sociétés, ni des progrès technologiques possibles, ni des politiques qui peuvent infléchir la trajectoire.
Les signaux envoyés par le climat et la biodiversité
Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) n’emploie pas le terme « effondrement », mais ses rapports décrivent des risques systémiques :
- Hausse de la température mondiale déjà à +1,1 °C par rapport à l’ère préindustrielle, avec une trajectoire actuelle compatible avec +2,5 à +3 °C d’ici 2100 si les politiques ne s’intensifient pas.
- Multiplication des événements extrêmes : vagues de chaleur, sécheresses, inondations, mégafeux, avec des impacts croissants sur l’agriculture, les infrastructures et la santé.
- Risque accru « d’événements à fort impact et faible probabilité » (rupture de calotte glaciaire, modification brutale de courants océaniques), même si les incertitudes restent élevées.
De son côté, l’IPBES (la « plateforme biodiversité » des Nations unies) estime qu’un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction, avec des conséquences directes sur :
- La pollinisation (75 % des cultures alimentaires mondiales dépendent au moins en partie des animaux pollinisateurs).
- La régulation de l’eau (zones humides, forêts, sols vivants).
- La protection contre certaines catastrophes (mangroves, récifs coralliens).
Ces deux blocs de connaissances convergent vers une idée claire : sans changement massif de trajectoire, la probabilité de perturbations graves, simultanées et difficiles à gérer augmente fortement au cours du siècle.
Les leçons de l’histoire des sociétés qui se sont effondrées
Les anthropologues et historiens, comme Joseph Tainter ou Jared Diamond, ont étudié les causes d’effondrement de sociétés passées. On retrouve souvent un faisceau de facteurs, plutôt qu’une cause unique :
- Pression sur les ressources naturelles (déforestation, épuisement des sols, surexploitation de l’eau).
- Changements climatiques régionaux (sécheresses prolongées, refroidissements).
- Conflits et instabilité politique.
- Complexification excessive des structures (coûts croissants pour maintenir l’ordre social et les infrastructures).
Ce qui ressort de ces travaux :
- L’effondrement est rarement instantané. Il prend souvent des décennies, avec des signaux précurseurs de plus en plus visibles.
- Les élites de ces sociétés ne sont pas toujours « aveugles » mais se retrouvent parfois bloquées par des intérêts contradictoires ou des institutions rigides.
- Certaines régions ou groupes sociaux s’en sortent mieux que d’autres, en se réorganisant différemment.
Les parallèles avec notre situation actuelle doivent être faits avec prudence : les sociétés contemporaines sont beaucoup plus interconnectées, technologiques et informées. Mais elles sont aussi plus dépendantes de réseaux globaux (énergie, numérique, logistique) qui peuvent devenir des points de fragilité.
Le débat entre « collapsologues » et « techno-optimistes »
Dans le débat public, deux positions extrêmes s’opposent souvent.
D’un côté, certains auteurs de la « collapsologie » (terme popularisé en France par Pablo Servigne et Raphaël Stevens) avancent que l’effondrement global de la civilisation industrielle est non seulement probable, mais déjà engagé. Ils s’appuient sur :
- L’inertie du système climatique (les émissions déjà passées enferment une partie du réchauffement futur).
- La dépendance aux énergies fossiles et aux matières premières critiques.
- La faible vitesse de transformation des systèmes politiques et économiques.
Ils insistent sur la nécessité de préparer des territoires résilients, de développer la solidarité locale et de repenser nos modes de vie en profondeur.
À l’autre extrême, les techno-optimistes considèrent que :
- Les innovations (énergies renouvelables, capture de CO₂, agriculture de précision, économie circulaire) permettront de découpler croissance économique et pressions environnementales.
- Les scénarios d’effondrement sous-estiment la capacité d’adaptation humaine et les ajustements progressifs.
- Le catastrophisme peut paralyser l’action et détourner de solutions pragmatiques.
Entre ces deux pôles, la majorité des chercheurs adopte une position intermédiaire : reconnaître la réalité de risques élevés et de trajectoires dangereuses, sans pouvoir, à ce stade, trancher scientifiquement sur la probabilité précise d’un effondrement global.
Ce que l’on sait, et ce que l’on ne sait pas
Sur le plan scientifique, il est possible de distinguer :
Des points largement établis :
- Les pressions exercées par nos sociétés sur les systèmes naturels dépassent déjà plusieurs « limites planétaires » (climat, biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore, artificialisation des sols).
- Ces pressions augmentent le risque de perturbations en cascade : crises alimentaires, sanitaires, économiques, migratoires.
- Les populations les plus vulnérables (pays pauvres, quartiers précaires, petites exploitations agricoles) sont en première ligne.
Des points encore très incertains :
- Les seuils exacts à partir desquels certains systèmes basculent (calottes glaciaires, forêts tropicales, courants marins).
- La capacité réelle des sociétés à se réorganiser rapidement sous contrainte (réorientation massive des investissements, changements de normes, mobilisation sociale).
- La forme que prendrait un éventuel effondrement : déclin lent, en « escalier » avec des crises successives, ou chocs brutaux et localisés.
Autrement dit, l’effondrement global n’est ni une certitude scientifique, ni une simple fantaisie. C’est un risque systémique difficile à quantifier, mais suffisamment documenté pour justifier des réponses sérieuses.
Pourquoi les récits d’effondrement marquent autant nos imaginaires
Au-delà des données, il y a la question des récits. Pourquoi les scénarios d’effondrement trouvent-ils aujourd’hui un tel écho ? Plusieurs facteurs jouent :
- La multiplication visible des crises (canicules, inflation alimentaire, pandémie, guerre en Europe) qui donne l’impression d’un monde en perte de contrôle.
- Le décalage entre les alertes scientifiques et le rythme des politiques publiques, qui peut alimenter le sentiment d’impuissance.
- La puissance narrative de la rupture brutale : il est plus facile d’imaginer un bain de sang qu’une réforme fiscale.
Ces récits peuvent être utiles s’ils permettent de prendre la mesure des risques et d’ouvrir des conversations difficiles. Ils deviennent problématiques quand ils glissent vers :
- Le déterminisme (« tout est déjà joué »).
- La sélection arbitraire des faits (ne retenir que ce qui confirme la catastrophe annoncée).
- La promotion de replis individuels ou communautaires sans réflexion éthique ou politique.
Pour un blog comme Environnementpedia, l’enjeu est de naviguer entre minimisation et dramatisation, en gardant un cap : ce qui est prouvé, ce qui est possible, ce qui est entre nos mains.
Quelles réponses à l’échelle des politiques publiques ?
Si l’on adopte une approche de gestion des risques, la question devient : que mettre en place, dès maintenant, pour réduire la probabilité d’effondrements locaux et limiter la gravité des chocs qui surviendront malgré tout ?
Plusieurs axes sont aujourd’hui largement documentés :
- Réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre : sobriété énergétique, efficacité, déploiement des renouvelables, transformation des mobilités et de l’industrie. Plus le réchauffement est limité, plus les risques systémiques diminuent.
- Protéger et restaurer les écosystèmes clés : zones humides, forêts, sols agricoles, milieux marins. Ils forment une « infrastructure verte » essentielle pour l’eau, les aliments, la protection contre les catastrophes.
- Renforcer la résilience des infrastructures critiques : réseaux électriques, hôpitaux, systèmes d’eau potable, production alimentaire. Cela implique redondances, diversification, plans de continuité.
- Réduire les inégalités et les vulnérabilités sociales : filets de sécurité, accès aux services de base, soutien aux territoires déjà en tension. Les recherches en sciences sociales montrent que l’injustice sociale aggrave les effets des crises.
Ces orientations sont déjà présentes dans de nombreux plans climat, stratégies biodiversité ou feuilles de route de transition juste. Le défi principal n’est plus de les formuler, mais de les mettre en œuvre à l’échelle et à la vitesse nécessaires.
Et à l’échelle des entreprises et des organisations ?
Les entreprises commencent à intégrer ces enjeux, parfois sous l’angle des risques physiques (aléas climatiques, ruptures d’approvisionnement) et des risques de transition (évolutions réglementaires, changement des attentes des clients).
Quelques leviers concrets :
- Analyser les dépendances critiques : fournisseurs uniques, matières premières sensibles, régions exposées aux aléas climatiques.
- Écoconcevoir les produits et services pour réduire les impacts, mais aussi la dépendance à des ressources rares ou instables.
- Adopter des stratégies de résilience plutôt que de simple optimisation : stocks tampons, diversification des sources, scénarios de crise, formation des équipes.
- Intégrer les limites planétaires dans la stratégie
Ces approches restent minoritaires, mais elles progressent, portées par les réglementations (CSRD, taxonomie européenne), la pression des investisseurs et le réalisme économique : un modèle trop exposé aux perturbations finit par coûter cher.
Ce que chacun peut faire, sans basculer dans l’angoisse permanente
À l’échelle individuelle, l’idée n’est pas de « sauver le monde » tout seul, mais de contribuer, à son niveau, à deux objectifs complémentaires : réduire les pressions globales, et augmenter la résilience locale.
Quelques pistes, issues de travaux croisant sciences environnementales et sciences sociales :
- Réduire sa dépendance aux énergies fossiles : isolation du logement, sobriété dans l’usage de la voiture, électrification quand c’est pertinent, mobilité active. Non seulement cela diminue les émissions, mais cela limite sa propre vulnérabilité aux chocs énergétiques.
- Relocaliser une partie de son alimentation : soutenir des circuits courts, des fermes agroécologiques, participer à des AMAP ou coopératives. Ce sont des maillons concrets d’une résilience alimentaire territoriale.
- Renforcer ses liens sociaux de proximité : associations, collectifs de quartier, coopératives d’énergie, jardins partagés. Toutes les études sur les catastrophes le montrent : un réseau social solide est l’un des meilleurs « amortisseurs » de crise.
- S’informer via des sources rigoureuses : rapports du GIEC, de l’IPBES, de l’Ademe, de l’Inrae, travaux d’ONG spécialisées. L’objectif n’est pas de suivre chaque graphique, mais de distinguer les tendances robustes des rumeurs et des récits anxiogènes.
- Participer au débat démocratique : votes, consultations publiques, syndicats, associations, interpellation des élus. Les réponses aux risques systémiques sont avant tout politiques.
Ces actions ne garantissent évidemment pas l’absence de crises. Mais elles contribuent à orienter la trajectoire collective, tout en rendant nos vies un peu moins dépendantes de systèmes fragiles.
Faire avec l’incertitude : un changement de posture
Les théories de l’effondrement nous confrontent à une question inconfortable : comment agir dans un monde où ni le pire, ni le meilleur ne sont assurés, mais où les choix présents ont un poids décisif sur l’éventail des futurs possibles ?
Sur la base des travaux scientifiques disponibles, quelques repères se dégagent :
- Il est raisonnable de considérer l’effondrement global comme un risque à prendre au sérieux, et non comme une certitude ni comme une impossibilité.
- Les politiques de réduction des pressions environnementales et de renforcement de la résilience sont justifiées qu’il y ait effondrement ou non, car elles améliorent aussi la qualité de vie, la santé, la justice sociale.
- Les récits que nous choisissons d’adopter (catastrophistes, fatalistes, ou exclusivement optimistes) influencent fortement notre capacité à agir ensemble.
L’enjeu n’est donc pas de savoir si nous devons « croire » ou non à l’effondrement, mais d’accepter l’incertitude comme un cadre de travail, et de bâtir des réponses qui restent pertinentes dans plusieurs scénarios : des trajectoires difficiles mais gérables, comme des crises plus profondes.
En filigrane, une question demeure, que chaque citoyen, collectivité ou entreprise peut se poser : si l’on admet que notre modèle actuel n’est ni soutenable écologiquement, ni stable à long terme, que voulons-nous renforcer aujourd’hui pour traverser les chocs à venir avec le plus d’humanité, de justice et de lucidité possible ?